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mercredi 28 mars 2018

Portrait // Mari Katayama, perfection augmentée

Je voulais vraiment rencontrer Mari Katayama.

J’ai découvert son travail en 2016 lors de l’exposition collective My Body, Your Voice au Mori Art Museum. Dans la salle qui lui était consacrée, j’observais ses autoportraits gothiques (notamment ceux repris sur les sites du Guardian et de CNN), ses sculptures de tissus, ainsi que ses accumulations de bocaux au contenu étrange. Souffrant d’hémimélie tibiale, une maladie congénitale rare, elle a fait le choix à l’âge de neuf ans d’être amputée de ses jambes. Initiée à la couture par sa grand-mère, Katayama crée pour ses membres défectueux des cocons fantasmagoriques et transcende sa condition dans des autoportraits révélateurs d’une monstrueuse beauté. J’étais d’autant plus fascinée que quelques mois plus tôt, ailleurs dans Tokyo, j’avais croisé cette fille très apprêtée juchée sur des jambes en métal. À l’époque, je ne m’étais pas retournée (je n’avais pas le droit de me retourner).

Mari Katayama “bystander #016” (2016), Self-Portrait © Mari Katayama

Elle a été la première a mettre en lumière le fait que l’on puisse être amputé(e) et avoir envie de marcher en talons, le défi technique que cela représentait avait jusque là laissé le monde indifférent. Par le biais de son projet High Heels, Katayama a été la première à porter des talons hauts au bout de ses prothèses tibiales. Alors j’ai peu d’idoles, mais Mari Katayama est l’une d’elle.


En chemin vers la gare d’Asakusa (d’où part le Tobu Isesaki, le train régional qui relie Tokyo à la préfecture de Gunma) pour retrouver l'artiste, je longe deux love hotel dont les devantures jumelles disent Mari. Je me souviens que Mari est un prénom assez répandu (notamment parmi les trentenaires et les quadragénaires nipponnes), celui de Katayama s’écrit avec les idéogrammes 真理dont l’association pourrait se traduire par vérité. Je me dispense d’y chercher un signe.

J’arrive en gare bien en avance. Je m’installe dans le train (et je me dois de le préciser : dans le bon train) avec une bouteille de thé vert au riz soufflé et un nouveau stylo effaçable. Je m’autorise à me détendre, je maîtrise. Nous partons.

« Elle a pas fermé la porte ! » hurle la quadragénaire qui me découvre en plein brossage de dents, accroupie au-dessus de la cuvette des toilettes. Tout en me confondant en excuses, je réalise que, dans les lieux d’aisance des TER nippons, le système de fermeture électronique ne dispense pas de rabattre le — si discret — loquet métallique. Cette personne m’a prise pour une exhibitionniste… ou une idiote. Ses cris m’ont figée. La porte coulissante refermée, je me rhabille, recrache mon dentifrice, et tente de recomposer un air digne. Après une seconde litanie d’excuses accessoirisée d’une courbette, je regagne mon siège, un peu contrariée de deviner à son intonation qu’elle fait le récit de notre rencontre à sa voisine. Désormais, l’ensemble du wagon sait que je maîtrise mal les portes. Peut-être a-t-il également eu vent de ma tendance à faire deux choses à la fois.

À la recherche d’une contenance, je m’enfonce dans mon siège et porte mon attention sur le paysage. Je m’aventure rarement hors de Tokyo, alors je serai attentive. Des champs, des ZAC forcément sans charme (sinon celui de la province morose), de grands espaces en friche, et au loin, sur ma droite, une chaîne de montage anonyme. 1 heure 20 après avoir quitté Tokyo, j’arrive à Ōta (太田, littéralement le gros champ, pas le grand champ, non : le gros champ). Nous sommes dans la préfecture de Gunma, en milieu d’après-midi, le ciel est déjà sombre. Les nuages sont bas, les toitures sont bleues.

En gare, Kazue, l’attachée de presse de Mari m’attend, souriante. Elle me guide au musée-bibliothèque de la ville, à deux pas de là. Un bâtiment moderne, vitré, aux terrasses arborées. Agréable, forcément.

Mari arrive. Elle porte un jean, des baskets et un sweat qui reprend le visuel de l’album Goo de Sonic Youth, celui qui dit : « I stole my sister's boyfriend. It was all whirlwind, heat, and flash. Within a week we killed my parents and hit the road.’ Un petit crabe pend à son oreille droite (c’est son emblème, une référence à l’ectrodactylie de sa main gauche qui fait que celle-ci, bifide, à la forme d’une pince), les verres de ses lunettes sont fumés… Je ne peux pas dire non à Sonic Youth, mais je m’attendais à plus d’excentricité.

Mari Katayama - Autoportrait
Mari Katayama “shadow puppet #01402” (2016), Self-Portrait © Mari Katayama

Nous nous installons, nous sommes quatre : Mari, Kazue, Ori (le traducteur) et moi-même. Je me présente en japonais, concentrée sur l’impératif de faire bonne impression. Ça fait des mois que j’échange avec ses attachées de presse. J’ai très envie d’inclure l’artiste dans la fiction que je suis en train d’écrire. Comme je lui ai demandé son avis sur certains éléments de mon prochain livre, j’ai avec moi une copie de mon premier roman dédicacée en japonais. La veille, il m’aura fallu dix minutes pour barbouiller quelque chose comme : merci beaucoup pour cette interview, je suis super contente, soyez bienveillante.

Pointant à travers la vitre un immeuble orangé, un peu étrange, que sans la moindre connaissance en architecture j’estime dater des années 70, je dis qu’Ōta a l’air d’être un endroit intéressant. Mari s’exclame qu’effectivement l’endroit est unique. L’immeuble au bout de mon doigt appartenait à la communauté brésilienne. Enthousiaste, elle me parle de la diversité culturelle de la ville, assez peu commune au Japon. « Ōta est un patchwork de communautés. » Elle m’explique qu’ici seulement 20 % de la population est d’origine japonaise, c’est dû à la présence de Subaru, le constructeur automobile. En manque de main-d’œuvre à la fin des années 80, les usines alentour ont fait venir de nombreux employés originaires du Brésil, des Philippines, de Corée et de Chine. En 2010, la population du gros champ s’élevait à plus de 200 000 habitants pour une superficie de 176,49 km2 (plus d’une fois et demie la taille de Paris, pour une population dix fois inférieure). Née en 1987, la jeune maman (elle a donné naissance à son premier enfant l’année dernière) a grandi avec les enfants de ces immigrés.

Ces derniers temps, Katayama réfléchit à l’environnement idéal pour créer : ça pourrait être les États-Unis (elle envisage de passer son permis moto pour pouvoir parcourir les USA à la Easy Rider), la France ou Ōta... Elle se plaît à Gunma. Ces temps-ci, elle photographie la communauté locale et elle documente sa vie en parallèle. Les deux sont liés ; ses créations sont le reflet de sa vie et sa cellule familiale l’inspire. « Tout le monde a une famille, c’est le premier noyau de la société, donc je commence à réfléchir au travers de cet axe. »

Je l’interroge sur les difficultés qu’elle est amenée à affronter en tant qu’artiste femme, au Japon. Peut-être est-elle fatiguée de ce genre de questions ? Elle me répond que le défi n’a jamais été d’être Japonaise ou d’être une femme. Pour elle, le défi, c’était d’être normale. Les épreuves qu’elle a affrontées, elle a eu tendance à les mettre sur le compte de son handicap, pas de son sexe. D’ailleurs, pour les journalistes japonais, les éventuelles difficultés liées à son genre ne constituent pas une problématique, du moins pas une problématique qui mérite d’être abordée. Elle l'a intégré, elle accepte. Ce qui l’ennuie vraiment, au fond, ce sont ceux qui lui posent les mêmes questions pour réécrire le même papier... à chacune de leurs rencontres. Elle n’aime pas non plus ceux qui tentent de lui faire dire ce qu’ils veulent entendre. Typiquement, certains journalistes essaient de mettre en lumière les brimades qu’elle a subies de la part de ses camarades de classe pendant l’enfance (le phénomène de l’ijime tient au Japon du marronnier) et la souffrance qu’elle a dû ressentir. Le fait est qu’elle ne s’en souvient pas et elle n’a pas envie qu’on lui fasse dire des choses qu’elle ne pense pas.


Autoportrait de Mari Katayama dans sa chambre
子供の足の私」2012 © Mari Katayama
En fait, ces jours-ci elle prépare un documentaire pour la télé et elle essaie de se rappeler les aspects les plus sombres de son enfance ; rien ne vient. Par contre, énormément de bons souvenirs refont surface. Elle se dit que ça vient du fait d’être devenue mère. Selon elle, l’être humain a tendance à transformer le négatif en positif. Son père a disparu quand elle avait 9 ans. Malgré tout, il lui a appris à dessiner, elle s’en souvient comme d’un type bien. Un de ses meilleurs souvenirs date d’un peu avant qu’il ne parte. Un soir, alors qu’elle était supposée dormir, elle s’est glissée en cachette dans la salle à manger, elle a vu ses parents fumer une cigarette. L’image de son père en train de fumer — elle imite le geste — s’est gravée. Il avait l’air très cool.

Très longtemps, pour elle, la perfection, c’était d’être comme tout le monde. Elle rêvait d’être comme les autres. Puis à l’adolescence, elle a vu Blade Runner et elle a été interpellée par le fait que les réplicants qualifiés de parfaits dans la version originale, se voyaient qualifiés de beaux (utsukushi) en japonais. Ça l’a amenée à s’interroger sur l’association beauté-perfection. Elle a réalisé que la perfection n’est pas toujours belle, de la même façon que la beauté n’est pas nécessairement parfaite. La première fois où elle a été frappée par la beauté, elle avait 21 ans. Son grand-père était en phase terminale d’un cancer. Elle se souvient de la maigreur de ses jambes et de son application à essayer d’aller mieux, de sa combativité. Cette posture était belle, la fragilité pouvait être belle.

© Mari Katayama

Je l’interroge sur le fait que CNN et The Guardian ont qualifié ses créations de punk et provocantes, sans m’empêcher de glisser que personnellement je ne suis pas certaine de la justesse de ces étiquettes. Elle acquiesce. À l’époque, elle-même s’est posé la question. Elle se souvient avoir dit au journaliste de CNN qu’adolescente, elle écoutait beaucoup de punk. Surtout, elle a compris que son énergie pouvait être perçue comme punk dans la mesure où, par ses créations, elle essaie de pousser le spectateur dans ses retranchements, de révéler (ou de rappeler) les choses importantes oubliées ou dissimulées.

Autoportrait de Mari Katayama dans sa chambre
“smoking area” #1401, 2014 © Mari Katayama
Dans un excellent reportage publié sur le site de Fragments, elle évoque la difficulté de faire coïncider son personnage public et la personne privée. Parvient-elle désormais à accorder les deux ? Progressivement, oui. La maternité l’a amenée à être plus naturelle. L’arrivée d’un enfant conduit à la fois à se poser des questions et à être moins autocentré. Si sa fille l’interroge sur ce qu’elle fait, sur son parcours, Katayama veut pouvoir lui répondre sans ambages. Le système de santé japonais est médiocre, alors évidemment, elle est heureuse de participer à faire bouger les choses. Pour autant, elle n’est pas sûre que sa contribution soit suffisante. Si elle ne se perçoit pas comme une activiste, Mari Katayama garde à l’esprit que les projets dans lesquels elle s’engage doivent avoir un sens.

site internet : http://shell-kashime.com/
Galerie Rin Art Association: http://rinartassociation.com/artist/707











dimanche 17 décembre 2017

Ebichu, Aggretsuko : si l'office lady m'était contée...

Le terme d’office lady (オフィス・レディー, souvent raccourci en O.L, オーエル) désigne l'employée de bureau japonaise qui n'envisage pas de faire carrière, contrairement à sa collègue ambitieuse, pour sa part étiquetée shokuin (職員, littéralement employé.e). Le titre d'O.L destine l'employée aux tâches subalternes, telles que l'accueil ou le secrétariat. Cruellement assimilée à une « fleur de bureau » (職場の花, shokuba no hana), elle serait une épouse de choix facile d'accès pour son collègue salaryman (サラリーマン) dont le sort n’est que relativement plus enviable (mais ceci est une autre histoire). Les clichés subsistent : la jeune et jolie office lady rêve au mariage qui la sortira de sa voie de garage. 
Aggretsuko (Sanrio)
 
Le terme d’office lady serait né à l’approche des jeux olympiques de Tokyo de 1964 alors que certaines voix s’élevaient pour offrir un nouveau titre à la business girl (ビジネス・ガール) dont les initiales en anglais, identiques à celles de bar girl, auraient prêté à confusion.

En France, on l’a rencontrée dans le Journal érotique d’une secrétaire de Masaru Konuma et dans le plus grand public Stupeur et Tremblements, récit de la dégringolade d’Amélie Nothomb au sein d’une catégorie supposément sans hiérarchie. Aujourd’hui encore on la repère à son conformisme d’apparence : trench beige, tailleur gris, queue de cheval et escarpins de trois centimètres sans fantaisie.

Parce qu’elles constituent une portion conséquente de la classe moyenne et que sa jeunesse et ses charmes prêtent aux fantasmes, l’office lady reste un élément clé de la fiction nipponne. Tout n’est pas traduit, bien sûr, et peu de ces fictions sont réellement iconoclastes (je regrette l’absence de traduction des dessins de black9arrows), mais une poignée passe la barrière de la langue pour nous donner un aperçu d’une société où le polissage constant laisse malgré tout entrevoir les failles. Que ce soit derrière un hamster ou sous les traits d’un panda roux, l’O.L sort de l’ornière. Rébellion animalière (puisque tout est plus kawaii avec des animaux), Ebichu et Aggressive Retsuko alias Aggretsuko dressent un portrait rafraîchissant d’un éternel personnage secondaire.

Ebichu, la perversion innocente

Ebichu (version déformée d'Ebisu) est un le hamster à tout faire de l’office lady, désignée en tant que Gochujin-chama, maîtresse (le suffixe sama, également déformé, marque le respect du rongeur pour sa maîtresse). D’une innocence à toute épreuve (d’ailleurs marquée par sa prononciation enfantine de certaines syllabes) et d’une loyauté sans faille, Ebichu alterne entre tâches ménagères et descriptions explicites de l’intimité de la « célibataire de 25 ans au très joli corps » qui partage sa vie.
 
Très loin de la légendaire élégance japonaise, Gochujin-chama fume, boit, jure et martyrise son animal de compagnie. Le pire de ses crimes, selon Ebichu, n’est pas de lire des livres sur la compatibilité romantique entre groupes sanguins (l’équivalent nippon de nos horoscopes), mais de s’être amourachée de Kaishounashi (la loque inutile) qui la trompe sans vergogne et souffre d’une addiction aux jeux d’argent.



Ebichu <3 camembert
Ebichu aime le camembert.
Ebichu nous montre le string rose trop petit qui se cache sous le trench beige de l'office lady, elle nous raconte la classe moyenne dans ce qu’elle a de moins conforme aux valeurs traditionnelles nipponnes.

Aggretsuko, la face cachée du kawaii



Aggretsuko est une franchise Sanrio. Fallait-il un jour que le personnage d’Hello Kitty grandisse, intègre le monde du travail et exprime ses frustrations face au job sans perspectives ni reconnaissance qu'elle aurait fini par trouver ? Peut-être. Toutefois, l’hypothèse aurait laissé plus d’un fan sur le carreau. De cette prise de conscience est né le panda roux anthropomorphique Aggressive Retuko AKA Aggretsuko. 

Assistante administrative dans une grande entreprise tokyoïte, Retsuko évolue parmi des collègues intrusifs  qui persistent à lui montrer leurs photos de famille et des supérieurs qui se déchargent constamment sur elle. Retsuko ne trouve d’exutoires satisfaisants que dans les sessions de karaoké death metal à l'occasion desquelles, devenue une version démoniaque d'elle-même, elle crache sa frustration.  

Aggretsuko incarne les deux faces du honne/tatemae, cette distinction fondamentale entre les sentiments propres de l'individu, d'une part, et le masque de neutralité qu'il se doit de maintenir en toutes circonstances afin d'assurer l'équilibre de la société d'autre part. D'une patience infinie sur son lieu de travail, la demoiselle panda tombe le masque à la nuit tombée.



Panda roux content/ Panda roux pas content
Tatemae vs Honne  (Aggrestuko, Sanrio)

Bien sûr les portraits plus consensuels foisonnent. De fait, on ne peut que se réjouir lorsque, au travers de cette éternelle subordonnée supposément par choix et d'un petit animal mignon, nous parvient la dénonciation d'un monde de l’entreprise archaïque et d'une société dont la sophistication des codes ne parvient pas à dissimuler le mal-être.


Ebichu est un manga en 15 tomes (non traduits) de Risa Itō décliné en une série animée de 24 épisodes (version traduite disponible en ligne). 
Aggretsuko est une franchise Sanrio dont la version animée devrait être disponible au printemps 2018 sur Netflix.


lundi 11 décembre 2017

Poupées de son : Tokyo Idols de Kyoko Miyake, chronique et mini-interview de la réalisatrice

Rio à Akihabara (images : Tokyo Idols)
Rio à Akihabara (images : Tokyo Idols)
Présenté à Sundance en 2017, Tokyo Idols parle de jeunes filles ambitieuses et de vieux messieurs perdus, incapables de se tenir debout au cœur d’une économie chancelante. Le documentaire de Kyoko Miyake (My Atomic Aunt, Brakeless...) évoque une société en crise marquée par l’inaptitude de nombreux Japonais à tenir le rôle rigide de mâle que la norme a dessiné pour eux.

Les idoles au Japon sont pour la plupart de mignonnes adolescentes sans talent particulier. Que ce soit via des clips vidéo, des sitcoms, des plateaux télé, des magazines et des publicités, ces dernières cannibalisent le paysage médiatique et font rêver le pays. Pas toujours sorties de l'enfance, elles sont propulsées au cœur d'une industrie musicale à la recherche de girls next door ni trop jolies, ni trop talentueuses (le public veut les voir évoluer et se sentir impliqué dans leur évolution). Elles font leur début dans des parcs ou devant des magasins, partageant avec entrain leur pop sucrée. Devenues familières et portées par un public fervent (dans le sens le plus strict du terme), elles vendent. Bientôt associées à des marques de grande consommation, elles font vendre… avant d’être éclipsées par une nouvelle génération. Si la centaine de membres d’AKB48 sont présentées comme les idoles de la nation, les agences de talents se livrent à une compétition sans merci pour développer des concepts propices à attirer et à capter le public. Idoles endettées, en (supposé) surpoids, octogénaires ou (prétendument) polygames… si la plupart de ces concepts absurdes font long feu, certains s'institutionnalisent. Le documentaire de Kyoko Miyake précise que l'archipel en compterait 10 000 et que les revenus générés par ces enfants s’élèveraient à un milliard (de dollars ?) par an.





« En tant qu’idoles, nous avons une date d’expiration. Je n’ai jamais vraiment voulu être une idole. C’est un entraînement, mon vrai rêve c’est de devenir chanteuse. » (Rio)


Le film suit Rio Hiiragi entre ses 19 et 22 ans alors qu'elle tente de percer dans l'industrie de la pop nipponne. Autour d’elle, Kouji, la quarantaine, fan de la première heure, fidèle, fervent, ainsi que d’autres idoles (toujours plus jeunes) et d’autres fans (toujours plus perdus). Déroulant ses portraits sensibles, Kyoko Miyake présente la complexité du lien entre l’idole et ses fans.

« Ce n’est pas une mode, c’est une religion »

Kouji qui déclare dès l’introduction n’avoir jamais été passionné à ce point par quoi que ce soit d’autre, le dit. Il est le meneur des brothers, le fanclub de Rio. Ses membres se retrouvent dans un box de karaoké pour répéter leurs chorégraphies. Ils ne sont pas toujours en rythme, mais la ferveur est là. Chez eux, on dépense, on se dépense ; on investit dans l’idole comme dans une divinité à laquelle on adresse ses prières.

« Elle est comme un miroir. Un miroir cher. Je me compare à elle. » (Kouji)


Les fans se sentent investis d'une mission : ils accompagnent l'idole dans la poursuite de ses rêves de gloire. En soutenant l’idole, ses fans prennent une revanche sur leurs propres échecs.


Image tirée de Tokyo Idols
Tokyo Idols (image tirée du film)

« Si elles étaient plus vieilles, elles ne m’intéressaient pas. » (un fan d’Amore Carina)

Certains des fans interviewés assument des prises de position problématiques pour qui considère les femmes autrement que comme de jolis objets. Ainsi, un supporter d’Amu (14 ans) avoue ressentir quelque chose qui s’apparente à des sentiments amoureux ; tandis qu’un fan d’Amore Carina explique que ces filles font vendre parce qu’elles ne sont pas encore développées. À l’adresse de celles et ceux qui voudraient avoir mal compris son message, il confirme : « Si elles étaient plus vieilles, elles ne m’intéressaient pas ».

Le documentaire atténue le choc en cherchant des justifications auprès d’experts : ces hommes souffrent d'une incapacité chronique à communiquer avec l’autre sexe. Le fan un peu obsessif, un peu marginal — alias l'otaku — craint que ces jeunes filles fragiles ne deviennent des femmes fortes, susceptibles de lui tenir tête et de le renvoyer à sa condition de loser. Ainsi, l’idole ne doit pas être menaçante ; elle se doit de maintenir ses admirateurs dans leur position de supériorité. Certains le relèvent : parce qu’une vraie relation demanderait trop d’efforts, le fan se tourne vers des enfants en espérant retrouver l'innocence perdue (ou rêvée ?). L’idole panse les plaies de ses fans meurtris.

Mitacchi, la soixantaine bien entamée, s’est amouraché de Yuka, serveuse/idole dégingandée de 22 printemps. En racontant leur rencontre, il est dans la retenue, très factuel. Il se souvient de chaque détail comme s’il se remémorait un coup de foudre réciproque. Sobrement, le sexagénaire relit à haute voix les petits mots de sa belle. Les messages de Yuka sont gentils et parfois clairement tendancieux : « (...) S’il te plaît reste toujours auprès de moi, mon très cher Mitacchi (...) aimer et être aimé en retour (...), personne ne te remplace mon cher Mitacchi. ». « Elle m’a écrit ça », confirme le sexagénaire dans une grande inspiration et un hochement de tête satisfaits.

De son côté, Yuka explique avoir rejoint le groupe P.idl pour gagner confiance en elle. Elle aime les challenges, elle aime être exigeante avec elle même, elle voulait devenir mannequin et a été élue Miss Campus (ses doigts filiformes se posent sur sa poitrine). Son flot est robotique. « Mon chien m’a toujours adorée, mais je ne suis pas habituée à ce degré d’adoration de la part des hommes. »

Girl Power

 

Malgré tout, Kyoko Miyake choisit de poser son fil conducteur sur une success-story, celle de Rio qui chemine d’idole underground sur le point d’être remisée du fait de son trop grand âge (21 ans) à celui d’artiste s’émancipant de son étiquette d’idole.

Le sujet est léger, le phénomène marginal, mais Tokyo Idols captive. Seul bémol : ne pas donner un meilleur accès aux coulisses. J'attendais des réponses plus claires à mes questions : qui tire les ficelles, qui sont les managers, les producteurs et quel est le degré d’indépendance des idoles dites indé ? Et puisque le père semble presque toujours effacé du tableau, j’aurais également aimé que Kyoko Miyake pousse plus loin l'échange avec les mères des idoles, notamment celles de Yuzu (Amore Carina) et d’Amu (Harajuku Story), respectivement âgées de 10 et 14 ans. L'empathie semble empêcher la réalisatrice de poser les questions qui fâchent. Malgré tout, les thèmes abordés (l'ambition, le sentiment de déclassement, le sexisme (plus ou moins) ordinaire, les rapports de force insidieux) résonnent.

Mini-interview de Kyoko Miyake :




Kyoko Miyake (source : Twitter)
Kyoko Miyake, réalisatrice de Tokyo Idols (source : Twitter)
Votre documentaire m’a donné l’impression qu’il y avait une face positive de l’idole (Rio, que l’on voit comme indépendante, déterminée et mature) et une face plus malsaine (parmi les filles plus jeunes ou moins réfléchies, victimes potentielles d’un public borderline). Qu’en pensez-vous ?
Je voulais saisir la résilience de Rio. Pour moi, elle représente les femmes qui parviennent à dépasser les limitations que la société leur imposent. Donc, je voulais rendre hommage à sa force, sans pour autant cautionner le contexte, à savoir une société sexiste.

Ceux qui s’intéressent à l’univers des idoles japonaises relèvent l’interdépendance entre l’idole et ses fans. Selon vous, où se situe le rapport de force, et pour quelles raisons ?
Comme vous le soulignez, il y a interdépendance, donc il est presque impossible de situer le rapport de force. Toutefois, je dirais que dans un contexte large, les fans ont le pouvoir dans la mesure où ils jugent et sélectionnent les filles selon leurs préférences (que ce soit parmi les mastodontes tels que AKB48 ou parmi les idoles indépendantes, les concours et élections sont monnaie courante afin de déterminer et de mettre en avant les filles les plus populaires, NDLR). Mais dans un contexte plus étroit, disons dans les relations interpersonnelles, l’idole peut dominer et avoir un pouvoir énorme sur ses fans qui sont extatiques si la fille leur montre de l’intérêt ou leur donne l’impression de flirter avec eux et dépriment s’il leur semble avoir été mis sur la touche par leur idole.

Avant de regarder Tokyo Idols, je me demandais qui pouvaient être les parents des idoles, qu’est-ce qui pouvait décider un parent à envoyer une enfant de dix ans divertir un public d’hommes (parfois en âge d’être leur grand-père) ? Pensez-vous qu’il y ait un socle commun (artistique ou autre) entre eux ?
Ce que j’ai vu chez beaucoup de parents (le plus souvent chez les mères) c’est qu’ils savent ce qu’il advient lorsque la jeune fille quitte l’enfance/l’adolescence. Donc, ils encouragent volontiers leurs filles à profiter du pouvoir et des privilèges liés à cette période tant qu’elle dure.

Pourquoi terminer le documentaire sur la « promotion » de Rio en tant qu’artiste/chanteuse ? Ne craignez-vous pas que cela légitime les aspects les plus sombres de l’industrie ?
Comme je l’ai dit plus tôt, je voulais montrer les difficultés que Rio doit surmonter, ainsi que ses efforts pour devenir plus forte et pour rencontrer le succès malgré les limitations que lui imposent la société. Je ne vis plus au Japon, je n’ai donc plus à faire face au sexisme et à la misogynie ordinaire nipponne, mais je ne voulais pas minimiser les épreuves que Rio et beaucoup d’autres filles doivent affronter pour survivre et réaliser leurs rêves au Japon.

Tokyo Idols sera diffusé prochainement sur Arte et bientôt disponible sur Netflix (dates à confirmer).

Site de Kyoko Miyake : https://kyokomiyake.com/
Twitter de Kyoko Miyake : https://twitter.com/kyokomiyake
Twitter de Rio Hiiragi : https://twitter.com/HiiragiRio



Affiche de Tokyo Idols
Affiche de Tokyo Idols