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dimanche 10 mars 2019

Témoignage // “J’ai quitté mon job d’attachée de presse pour vivre à Tokyo” sur Les Echos

TÉMOIGNAGE // Agathe Parmentier, 35 ans, a quitté son poste d’attachée de presse pour s’installer au Japon. Une expatriation partie d’un coup de cœur et sans projet défini. La jeune femme exerce désormais plusieurs métiers, dont auteure.

Capture d'écran Les Echos Start
“Je me suis installée à Tokyo en 2014 sans bien savoir pourquoi. Je n'étais pas fan de manga ni, pour tout dire, vraiment curieuse de la culture nipponne. J'aimais les sushis, mais les amateurs de pizza ressentent-ils le besoin d'aller vivre à Naples ?


J'avais découvert le Japon par hasard, un an plus tôt, fin 2012, traînée par mon conjoint de l'époque. La découverte du Japon a duré 10 jours, le temps des vacances. Mes attentes étaient minimes. Et je me suis retrouvée sinon séduite, du moins intriguée. Le coup de cœur couvait.

En 2014, je venais d’avoir 30 ans, je travaillais comme attachée de presse à Paris, j’ai ressenti l'envie (ou le besoin ?) de repartir. Nous revenions d’une année de césure à Melbourne, en Australie, où j’avais enseigné le français et travaillé dans une librairie. J’avais déjà publié un livre, “Contre-culture confiture”, un recueil de chroniques sur la génération Y et j'ai décidé de poursuivre dans l'écriture.

Ce choix n'était ni raisonnable ni rationnel : je n'étais pas rentière (je ne le suis pas devenue entre-temps). J'ai lâché un CDI pour devenir précaire dans un pays dont je ne parlais pas la langue. Pour autant, je partais du principe que, pour ma génération, l'insécurité de l'emploi devait avoir comme corollaire une certaine liberté. Puisque mon parcours professionnel n'était pas pavé, j'avais le droit de prendre quelques chemins de traverse.

Je suis donc repartie, seule cette fois, pour comprendre et écrire, pour démêler mes sentiments. Une seconde fois après l’Australie, j'ai mis ma carrière d'attachée de presse entre parenthèses et je me suis envolée vers le Japon. Mon projet était encore peu défini quand je me suis expatriée.


Ma principale crainte était que ma famille ne comprenne pas. Que mes proches s'inquiètent ou me jugent pour mon inconséquence. Finalement, tout le monde m'a encouragée. Ils savaient que je n'étais pas une tête brûlée et que mon projet, même si mal défini, me mènerait quelque part.

Une liberté précieuse

Est-ce que j'ai cherché un vrai emploi (un de ceux avec collègues et horaires fixes, j'entends) ? J'ai cherché, sans m'acharner. Le Pôle emploi japonais (Hello Work) s'est chargé de m’en dissuader. Imaginez, après avoir émigré, qu'un conseiller Pôle Emploi vous demande si vous êtes venue dans son pays parce que vous ne trouviez pas de travail dans le vôtre avant de conclure que, de toute façon, vu votre niveau dans sa langue, vous ne trouverez rien. Je savais en arrivant au Japon que ma vie se construirait à la marge, ce type n'a fait que me conforter dans mon idée. Ma liberté est précieuse. Ce mode de vie est un choix. À l'heure actuelle, j'écris un roman qui évoque la culture pop japonaise. Cette place à la marge me laisse l’espace suffisant, je crois, pour être une bonne observatrice de la société japonaise.
Aujourd'hui, j'ai trois casquettes : auteure (depuis mon départ, j'ai publié deux autres livres, un évoquant ma vie à Tokyo, intitulé “Pourquoi Tokyo ?” et un premier roman, intitulé “Calme comme une bombe”), professeure de français freelance et, à l'occasion, figurante dans les séries télévisées japonaises. Avec un master de droit et un master de sciences politiques en poche, je n’avais pourtant pas les diplômes attendus pour ces carrières.


En ayant fait le choix de la précarité (une précarité relative), ma vie est à mille lieues de celle de l'employée de bureau japonaise. Cela dit, je ne ferme pas la porte au monde de l'entreprise, si une opportunité en or se présente, je n'hésiterai pas à la saisir ! L'essentiel est que travailler en indépendante m'a permis de mieux cerner mes forces et de déterminer mes priorités”.


Le témoignage est à retrouver sur la page des Echos.

lundi 25 février 2019

Interview // Rencontre à Shibuya avec Le Petit Journal

Née en 1984, Agathe Parmentier est l'auteure de deux ouvrages : un carnet de voyage intitulé "Pourquoi Tokyo?" (2016) et un roman, "Calme comme une bombe" (2017). Ce second livre narre l’histoire de quatre jeunes entre Paris, l’Australie et le Japon.
Le choix de ces trois pays correspond en effet aux trois lieux chers à Agathe Parmentier. Elle réside aujourd’hui à Tokyo après un parcours tout à fait atypique. Entre incompréhension et fascination, la première rencontre avec le pays n’a pas été facile. Après avoir entrepris des études en droit  et en sciences politiques, elle se lance dans le monde du journalisme pour lequel elle devient chroniqueuse. C'est en 2014 qu'elle s’installe à Tokyo. Et donc, pourquoi Tokyo?


calme comme une bombe
Calme comme une bombe - Au Diable Vauvert (12 janvier 2017)


lepetitjournal.com Tokyo : Comment avez-vous découvert le Japon ? 
Agathe Parmentier : Je passais un an en Australie, avec mon  partenaire, et nous avions économisé pour un projet de vacances. Je souhaitais aller en Thaïlande et lui à Tokyo. Nous avons donc décidé de découvrir les deux destinations. Au final, je n'ai pas vraiment aimé la Thaïlande, j'étais mal à l'aise, j'avais l'impression de profiter de l'extrême pauvreté. Je me suis sentie plus à l'aise à Tokyo. J’étais plutôt contente de me sentir « pauvre ». J'ai découvert l'étrangeté du pays. C'était coloré et ça partait dans tous les sens. On y retrouvait un côté très enfantin (voire infantilisant) et, en même temps, il y avait une certaine violence, comme des contenus pornographiques voire pédophiles. Il se passait beaucoup de choses dans ma tête. Je me demandais : « Est-ce que j’aime ? Est-ce que je n’aime pas ? Je déteste ? Qu’est-ce que c’est ? » J'ai décidé alors de revenir en France tout en économisant à nouveau pour retourner au Japon afin d'essayer de mieux comprendre cette culture, de l'approfondir. J’avais envie d’écrire sur ce sujet-là. 

Comment s’est passée votre arrivée en 2014 ? 
Même si je me suis séparée avec mon copain, je suis quand même revenue au Japon pour mon projet. J’ai commencé un blog pour raconter mes histoires, mes expériences et pour détricoter aussi des clichés. J’ai commencé à enseigner le français. Évidemment, je ne parlais pas un mot de japonais, ce qui a donné des situations plutôt cocasses. J'ai une fois, sans le vouloir, apporté des biscuits de Fukushima pour le dessert. Finalement, les personnes qui m'accueillaient l’ont bien pris, la grand-mère étant originaire de cette région. Ce qui m’a aussi plu, c'est le fait de ne pas parler le japonais (même si j’ai envie de le maîtriser à terme) car je me sens un peu à la marge de la société et, du coup, je peux observer avec un certain recul ce qui s'y passe. 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce pays ? 
A la base, je ne suis pas fan, ni de mangas, ni d’animés et je n’aime pas forcément les films des Studios Ghibli. Je pense donc que je me distingue de nombreuses personnes amoureuses du Japon. Au final, il s’avère que j’aime les mangas mais pas les plus connus. En fait, je déteste ne pas comprendre un pays et le Japon m’intriguait énormément. J'y suis donc revenue pour ne plus en repartir. J'aime beaucoup ce pays même s'il y a encore des choses qui me dérangent. Pour les bons côtés, par exemple, je me sens en sécurité ! J'oublie la vigilance que j’ai en France. Quand j’arrive à Tokyo, je me sens beaucoup plus légère. J’aime aussi la nourriture, sauf, peut-être, les ramen. Et même si cela m’ennuyait au départ, j’adore aujourd'hui tout ce côté très enfantin, les objets kawaii par exemple. Je suis dingue des gatcha-gatcha : je suis les collections et les nouvelles tendances à fond. Je préférais quand je n’aimais pas ce genre de choses. Et surtout, j’adore la culture et la littérature japonaises. Les Japonais ont de très bons auteurs, notamment des femmes avec des textes un peu barrés et c’est très rafraîchissant. 

Qu’est-ce qui vous déplait dans ce pays ? 
La place de la femme en premier lieu. Pour ma part, je suis préservée puisque je ne travaille pas dans une grande compagnie. Par contre, j’ai une amie qui était bien placée dans la hiérarchie de son entreprise et lorsqu'elle est revenue de son congé maternité, ses collègues lui ont bien fait comprendre qu’elle n’était plus à sa place et qu’il fallait qu’elle rentre chez elle pour s’occuper de son enfant. J'ai également du mal avec cette culture du jeunisme, où, passé 25 ans, tu n’es plus intéressante. Notons également le racisme présent dans la société japonaise. 

Vous vous intéressez maintenant à la jeunesse japonaise : qu’est-ce que vous en avez appris ? 
La jeunesse japonaise est très passionnante. Dans cette société où tout est codifié, encadré, il y a une violence inouïe lors du passage à l’âge adulte que nous n’avons pas en France. Les jeunes passent de la liberté au monde du travail qui est plus que difficile. C’est particulièrement ce passage-là qui m’intrigue. C’est pour ça que je suis fascinée par les hikkikomori, ces individus qui refusent de quitter leur domicile et qui ne s’impliquent dans aucune activité sociale en dehors du cercle familial. Dans un sens, je les comprends un peu. C'est cette peur de ne pas satisfaire les attentes des proches, de son entreprise ou tout simplement de la société. Je pense qu’à la base ce sont des gens très sensibles qui ne rentrent pas forcément dans le moule de la société japonaise. Je m’intéresse aussi beaucoup aux idols de J-pop. Ce monde est particulier : les jeunes filles ou les jeunes garçons n’ont pas forcément besoin de savoir chanter ou danser correctement. Ils sont censés être en perfectionnement constant, comme si, en France, la Star Academy n’était pas une émission de télé-réalité mais un groupe qui vend des CDs. 

L'interview est à retrouver sur la page du Petit Journal.

vendredi 15 février 2019

Interview // « Au Japon, l’hikikomori interroge le rapport à la réussite sociale » pour Studyrama

Qu'est-ce qu'un hikikomori ?

Si l’on se base sur la définition du Ministère de la Santé japonais, est hikikomori l'individu qui refuse de quitter son domicile et de s’impliquer dans des activités sociales en dehors du cercle familial. Pour « mériter » l’appellation, il ne faut souffrir d’aucune pathologie psychiatrique ou de retard mental significatif. Il s’agit d’un comportement d’évitement plus que d’une agoraphobie. La définition exclut également celles et ceux qui répondent à ces critères pour une durée inférieure à six mois.

Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet ?

 L'hikikomori interroge le rapport à la sphère sociale, au travail, à la réussite. D’autre part, je comprends l’envie - voire le besoin - de se couper du monde. En arrivant au Japon, j’ai immédiatement perçu et apprécié le fait que ma méconnaissance de la langue et mon statut d’étrangère me maintiendraient à la marge. Je suis venue au Japon pour essayer de comprendre un pays qui, lors de ma première venue, m’avait intriguée. A l’époque, je m’étais dit : "C’est drôle, c’est coloré, c’est enfantin et violent… Je ne comprends pas". Et je déteste ne pas comprendre ! L’écriture de mon blog pourquoitokyo.fr m’a permis d’initier une réflexion sur les clichés, les ressemblances et les différences entre nos cultures.
Après avoir publié Pourquoi Tokyo et Calme comme une bombe, j’ai eu envie de poursuivre mon analyse de la société japonaise sous le format du roman : mon futur roman parlera des hikikomori et des idoles de la pop nipponne. En choisissant un travail solitaire, d’observation, je choisis moi aussi de garder mes distances face au monde extérieur.

Peut-on dater le début de ce phénomène ?

Cela dépend d’où l’on se place : on pourrait dire que le phénomène existe depuis que des individus choisissent de se désocialiser (ce qui n’a rien d’une spécificité japonaise), depuis que le gouvernement japonais a décidé d’en faire une problématique sociétale ou depuis que le terme s’est popularisé à l’international. Au Japon, on en parle depuis les années 1990.

Est-il lié aux jeux vidéos ?

Non, je ne vois pas de lien particulier avec les jeux vidéos. Si je devais désigner une technologie facilitatrice, j’opterais pour internet. Internet permet de vivre sans avoir à sortir de chez soi pour passer des commandes, par exemple. Mais de là à dire que c'est internet qui crée l’hikikomori, il y a un gouffre !

Quel est le profil type de l’hikikomori ?

C’est le plus souvent un homme, encore adolescent ou plutôt jeune, qui ne peut plus faire face à la pression sociale suite, par exemple, à un échec scolaire, amoureux, à des difficultés à s’insérer sur le marché de l’emploi…Il se coupe peu à peu du monde extérieur.

L'organisation de la société japonaise contribue-t-elle à renforcer ce phénomène ?

Le phénomène d’évitement social n’est pas propre au Japon. Ceci dit, des éléments saillants dans la société japonaise tels que les impératifs de trouver sa place dans une société uniformisante, de respecter codes et hiérarchie, tendent à favoriser le phénomène. A titre d’exemple, on peut évoquer la liberté des jeunes qui se trouve bridée lorsqu’arrive le moment de trouver un premier emploi, très bien rendue dans le petit film d’animation de Maho Yoshida, « Recruit Rhapsody ».

Comment réagissent les autorités publiques japonaises face à ce phénomène ?

Le phénomène est inquiétant pour plusieurs raisons. La première est qu’il annonce une remise en question du modèle uniformisant de la société japonaise supposé permettre à tout un chacun de s’intégrer. Il représente un poids - difficile à évaluer - pour une économie nipponne qui manque de bras. Il provoque également de nombreux débats : parle-t-on d’une pathologie ou d’un phénomène de société ? Combien de personnes sont effectivement hikikomori ?  L’expression d’épidémie sociale est séduisante et les plus alarmistes parlent d’un million de personnes « touchées », mais il est possible que ce chiffre ait été retenu non parce qu’il est juste, mais parce qu’il est impressionnant.

Qu'en est-il de la France ?

Même si des récits d’hikikomori français sortent ça et là, la pression sociale sur la jeunesse est moindre en France. Maintenir l’harmonie du groupe reste essentiel en France, mais cet impératif ne s’impose pas avec autant de brutalité à l’individu qu’au Japon. Pour beaucoup, se faire hikikomori est un moyen de défense face à un futur qui s’annonce incertain, voire dénué de sens. Je ne pense pas que la jeunesse japonaise soit la seule à avoir ce sentiment.
Propos recueillis par Christina Gierse et publiés le 8 février 2018  sur le site de Studyrama

mercredi 28 mars 2018

Portrait // Mari Katayama, perfection augmentée

Je voulais vraiment rencontrer Mari Katayama.

J’ai découvert son travail en 2016 lors de l’exposition collective My Body, Your Voice au Mori Art Museum. Dans la salle qui lui était consacrée, j’observais ses autoportraits gothiques (notamment ceux repris sur les sites du Guardian et de CNN), ses sculptures de tissus, ainsi que ses accumulations de bocaux au contenu étrange. Souffrant d’hémimélie tibiale, une maladie congénitale rare, elle a fait le choix à l’âge de neuf ans d’être amputée de ses jambes. Initiée à la couture par sa grand-mère, Katayama crée pour ses membres défectueux des cocons fantasmagoriques et transcende sa condition dans des autoportraits révélateurs d’une monstrueuse beauté. J’étais d’autant plus fascinée que quelques mois plus tôt, ailleurs dans Tokyo, j’avais croisé cette fille très apprêtée juchée sur des jambes en métal. À l’époque, je ne m’étais pas retournée (je n’avais pas le droit de me retourner).

Mari Katayama “bystander #016” (2016), Self-Portrait © Mari Katayama

Elle a été la première a mettre en lumière le fait que l’on puisse être amputé(e) et avoir envie de marcher en talons, le défi technique que cela représentait avait jusque là laissé le monde indifférent. Par le biais de son projet High Heels, Katayama a été la première à porter des talons hauts au bout de ses prothèses tibiales. Alors j’ai peu d’idoles, mais Mari Katayama est l’une d’elle.


En chemin vers la gare d’Asakusa (d’où part le Tobu Isesaki, le train régional qui relie Tokyo à la préfecture de Gunma) pour retrouver l'artiste, je longe deux love hotel dont les devantures jumelles disent Mari. Je me souviens que Mari est un prénom assez répandu (notamment parmi les trentenaires et les quadragénaires nipponnes), celui de Katayama s’écrit avec les idéogrammes 真理dont l’association pourrait se traduire par vérité. Je me dispense d’y chercher un signe.

J’arrive en gare bien en avance. Je m’installe dans le train (et je me dois de le préciser : dans le bon train) avec une bouteille de thé vert au riz soufflé et un nouveau stylo effaçable. Je m’autorise à me détendre, je maîtrise. Nous partons.

« Elle a pas fermé la porte ! » hurle la quadragénaire qui me découvre en plein brossage de dents, accroupie au-dessus de la cuvette des toilettes. Tout en me confondant en excuses, je réalise que, dans les lieux d’aisance des TER nippons, le système de fermeture électronique ne dispense pas de rabattre le — si discret — loquet métallique. Cette personne m’a prise pour une exhibitionniste… ou une idiote. Ses cris m’ont figée. La porte coulissante refermée, je me rhabille, recrache mon dentifrice, et tente de recomposer un air digne. Après une seconde litanie d’excuses accessoirisée d’une courbette, je regagne mon siège, un peu contrariée de deviner à son intonation qu’elle fait le récit de notre rencontre à sa voisine. Désormais, l’ensemble du wagon sait que je maîtrise mal les portes. Peut-être a-t-il également eu vent de ma tendance à faire deux choses à la fois.

À la recherche d’une contenance, je m’enfonce dans mon siège et porte mon attention sur le paysage. Je m’aventure rarement hors de Tokyo, alors je serai attentive. Des champs, des ZAC forcément sans charme (sinon celui de la province morose), de grands espaces en friche, et au loin, sur ma droite, une chaîne de montage anonyme. 1 heure 20 après avoir quitté Tokyo, j’arrive à Ōta (太田, littéralement le gros champ, pas le grand champ, non : le gros champ). Nous sommes dans la préfecture de Gunma, en milieu d’après-midi, le ciel est déjà sombre. Les nuages sont bas, les toitures sont bleues.

En gare, Kazue, l’attachée de presse de Mari m’attend, souriante. Elle me guide au musée-bibliothèque de la ville, à deux pas de là. Un bâtiment moderne, vitré, aux terrasses arborées. Agréable, forcément.

Mari arrive. Elle porte un jean, des baskets et un sweat qui reprend le visuel de l’album Goo de Sonic Youth, celui qui dit : « I stole my sister's boyfriend. It was all whirlwind, heat, and flash. Within a week we killed my parents and hit the road.’ Un petit crabe pend à son oreille droite (c’est son emblème, une référence à l’ectrodactylie de sa main gauche qui fait que celle-ci, bifide, à la forme d’une pince), les verres de ses lunettes sont fumés… Je ne peux pas dire non à Sonic Youth, mais je m’attendais à plus d’excentricité.

Mari Katayama - Autoportrait
Mari Katayama “shadow puppet #01402” (2016), Self-Portrait © Mari Katayama

Nous nous installons, nous sommes quatre : Mari, Kazue, Ori (le traducteur) et moi-même. Je me présente en japonais, concentrée sur l’impératif de faire bonne impression. Ça fait des mois que j’échange avec ses attachées de presse. J’ai très envie d’inclure l’artiste dans la fiction que je suis en train d’écrire. Comme je lui ai demandé son avis sur certains éléments de mon prochain livre, j’ai avec moi une copie de mon premier roman dédicacée en japonais. La veille, il m’aura fallu dix minutes pour barbouiller quelque chose comme : merci beaucoup pour cette interview, je suis super contente, soyez bienveillante.

Pointant à travers la vitre un immeuble orangé, un peu étrange, que sans la moindre connaissance en architecture j’estime dater des années 70, je dis qu’Ōta a l’air d’être un endroit intéressant. Mari s’exclame qu’effectivement l’endroit est unique. L’immeuble au bout de mon doigt appartenait à la communauté brésilienne. Enthousiaste, elle me parle de la diversité culturelle de la ville, assez peu commune au Japon. « Ōta est un patchwork de communautés. » Elle m’explique qu’ici seulement 20 % de la population est d’origine japonaise, c’est dû à la présence de Subaru, le constructeur automobile. En manque de main-d’œuvre à la fin des années 80, les usines alentour ont fait venir de nombreux employés originaires du Brésil, des Philippines, de Corée et de Chine. En 2010, la population du gros champ s’élevait à plus de 200 000 habitants pour une superficie de 176,49 km2 (plus d’une fois et demie la taille de Paris, pour une population dix fois inférieure). Née en 1987, la jeune maman (elle a donné naissance à son premier enfant l’année dernière) a grandi avec les enfants de ces immigrés.

Ces derniers temps, Katayama réfléchit à l’environnement idéal pour créer : ça pourrait être les États-Unis (elle envisage de passer son permis moto pour pouvoir parcourir les USA à la Easy Rider), la France ou Ōta... Elle se plaît à Gunma. Ces temps-ci, elle photographie la communauté locale et elle documente sa vie en parallèle. Les deux sont liés ; ses créations sont le reflet de sa vie et sa cellule familiale l’inspire. « Tout le monde a une famille, c’est le premier noyau de la société, donc je commence à réfléchir au travers de cet axe. »

Je l’interroge sur les difficultés qu’elle est amenée à affronter en tant qu’artiste femme, au Japon. Peut-être est-elle fatiguée de ce genre de questions ? Elle me répond que le défi n’a jamais été d’être Japonaise ou d’être une femme. Pour elle, le défi, c’était d’être normale. Les épreuves qu’elle a affrontées, elle a eu tendance à les mettre sur le compte de son handicap, pas de son sexe. D’ailleurs, pour les journalistes japonais, les éventuelles difficultés liées à son genre ne constituent pas une problématique, du moins pas une problématique qui mérite d’être abordée. Elle l'a intégré, elle accepte. Ce qui l’ennuie vraiment, au fond, ce sont ceux qui lui posent les mêmes questions pour réécrire le même papier... à chacune de leurs rencontres. Elle n’aime pas non plus ceux qui tentent de lui faire dire ce qu’ils veulent entendre. Typiquement, certains journalistes essaient de mettre en lumière les brimades qu’elle a subies de la part de ses camarades de classe pendant l’enfance (le phénomène de l’ijime tient au Japon du marronnier) et la souffrance qu’elle a dû ressentir. Le fait est qu’elle ne s’en souvient pas et elle n’a pas envie qu’on lui fasse dire des choses qu’elle ne pense pas.


Autoportrait de Mari Katayama dans sa chambre
子供の足の私」2012 © Mari Katayama
En fait, ces jours-ci elle prépare un documentaire pour la télé et elle essaie de se rappeler les aspects les plus sombres de son enfance ; rien ne vient. Par contre, énormément de bons souvenirs refont surface. Elle se dit que ça vient du fait d’être devenue mère. Selon elle, l’être humain a tendance à transformer le négatif en positif. Son père a disparu quand elle avait 9 ans. Malgré tout, il lui a appris à dessiner, elle s’en souvient comme d’un type bien. Un de ses meilleurs souvenirs date d’un peu avant qu’il ne parte. Un soir, alors qu’elle était supposée dormir, elle s’est glissée en cachette dans la salle à manger, elle a vu ses parents fumer une cigarette. L’image de son père en train de fumer — elle imite le geste — s’est gravée. Il avait l’air très cool.

Très longtemps, pour elle, la perfection, c’était d’être comme tout le monde. Elle rêvait d’être comme les autres. Puis à l’adolescence, elle a vu Blade Runner et elle a été interpellée par le fait que les réplicants qualifiés de parfaits dans la version originale, se voyaient qualifiés de beaux (utsukushi) en japonais. Ça l’a amenée à s’interroger sur l’association beauté-perfection. Elle a réalisé que la perfection n’est pas toujours belle, de la même façon que la beauté n’est pas nécessairement parfaite. La première fois où elle a été frappée par la beauté, elle avait 21 ans. Son grand-père était en phase terminale d’un cancer. Elle se souvient de la maigreur de ses jambes et de son application à essayer d’aller mieux, de sa combativité. Cette posture était belle, la fragilité pouvait être belle.

© Mari Katayama

Je l’interroge sur le fait que CNN et The Guardian ont qualifié ses créations de punk et provocantes, sans m’empêcher de glisser que personnellement je ne suis pas certaine de la justesse de ces étiquettes. Elle acquiesce. À l’époque, elle-même s’est posé la question. Elle se souvient avoir dit au journaliste de CNN qu’adolescente, elle écoutait beaucoup de punk. Surtout, elle a compris que son énergie pouvait être perçue comme punk dans la mesure où, par ses créations, elle essaie de pousser le spectateur dans ses retranchements, de révéler (ou de rappeler) les choses importantes oubliées ou dissimulées.

Autoportrait de Mari Katayama dans sa chambre
“smoking area” #1401, 2014 © Mari Katayama
Dans un excellent reportage publié sur le site de Fragments, elle évoque la difficulté de faire coïncider son personnage public et la personne privée. Parvient-elle désormais à accorder les deux ? Progressivement, oui. La maternité l’a amenée à être plus naturelle. L’arrivée d’un enfant conduit à la fois à se poser des questions et à être moins autocentré. Si sa fille l’interroge sur ce qu’elle fait, sur son parcours, Katayama veut pouvoir lui répondre sans ambages. Le système de santé japonais est médiocre, alors évidemment, elle est heureuse de participer à faire bouger les choses. Pour autant, elle n’est pas sûre que sa contribution soit suffisante. Si elle ne se perçoit pas comme une activiste, Mari Katayama garde à l’esprit que les projets dans lesquels elle s’engage doivent avoir un sens.

site internet : http://shell-kashime.com/
Galerie Rin Art Association: http://rinartassociation.com/artist/707