TÉMOIGNAGE // Agathe Parmentier, 35 ans, a quitté son poste d’attachée de presse pour s’installer au Japon. Une expatriation partie d’un coup de cœur et sans projet défini. La jeune femme exerce désormais plusieurs métiers, dont auteure.
“Je me suis installée à Tokyo en 2014 sans bien savoir pourquoi. Je n'étais pas fan de manga ni, pour tout dire, vraiment curieuse de la culture nipponne. J'aimais les sushis, mais les amateurs de pizza ressentent-ils le besoin d'aller vivre à Naples ?
J'avais découvert le Japon par hasard, un an plus tôt, fin 2012, traînée par mon conjoint de l'époque. La découverte du Japon a duré 10 jours, le temps des vacances. Mes attentes étaient minimes. Et je me suis retrouvée sinon séduite, du moins intriguée. Le coup de cœur couvait.
En 2014, je venais d’avoir 30 ans, je travaillais comme attachée de presse à Paris, j’ai ressenti l'envie (ou le besoin ?) de repartir. Nous revenions d’une année de césure à Melbourne, en Australie, où j’avais enseigné le français et travaillé dans une librairie. J’avais déjà publié un livre, “Contre-culture confiture”, un recueil de chroniques sur la génération Y et j'ai décidé de poursuivre dans l'écriture.
Ce choix n'était ni raisonnable ni rationnel : je n'étais pas rentière (je ne le suis pas devenue entre-temps). J'ai lâché un CDI pour devenir précaire dans un pays dont je ne parlais pas la langue. Pour autant, je partais du principe que, pour ma génération, l'insécurité de l'emploi devait avoir comme corollaire une certaine liberté. Puisque mon parcours professionnel n'était pas pavé, j'avais le droit de prendre quelques chemins de traverse.
Je suis donc repartie, seule cette fois, pour comprendre et écrire, pour démêler mes sentiments. Une seconde fois après l’Australie, j'ai mis ma carrière d'attachée de presse entre parenthèses et je me suis envolée vers le Japon. Mon projet était encore peu défini quand je me suis expatriée.
Ma principale crainte était que ma famille ne comprenne pas. Que mes proches s'inquiètent ou me jugent pour mon inconséquence. Finalement, tout le monde m'a encouragée. Ils savaient que je n'étais pas une tête brûlée et que mon projet, même si mal défini, me mènerait quelque part.
Une liberté précieuse
Est-ce que j'ai cherché un vrai emploi (un de ceux avec collègues et horaires fixes, j'entends) ? J'ai cherché, sans m'acharner. Le Pôle emploi japonais (Hello Work) s'est chargé de m’en dissuader. Imaginez, après avoir émigré, qu'un conseiller Pôle Emploi vous demande si vous êtes venue dans son pays parce que vous ne trouviez pas de travail dans le vôtre avant de conclure que, de toute façon, vu votre niveau dans sa langue, vous ne trouverez rien. Je savais en arrivant au Japon que ma vie se construirait à la marge, ce type n'a fait que me conforter dans mon idée. Ma liberté est précieuse. Ce mode de vie est un choix. À l'heure actuelle, j'écris un roman qui évoque la culture pop japonaise. Cette place à la marge me laisse l’espace suffisant, je crois, pour être une bonne observatrice de la société japonaise.
Aujourd'hui, j'ai trois casquettes : auteure (depuis mon départ, j'ai publié deux autres livres, un évoquant ma vie à Tokyo, intitulé “Pourquoi Tokyo ?” et un premier roman, intitulé “Calme comme une bombe”), professeure de français freelance et, à l'occasion, figurante dans les séries télévisées japonaises. Avec un master de droit et un master de sciences politiques en poche, je n’avais pourtant pas les diplômes attendus pour ces carrières.
En ayant fait le choix de la précarité (une précarité relative), ma vie est à mille lieues de celle de l'employée de bureau japonaise. Cela dit, je ne ferme pas la porte au monde de l'entreprise, si une opportunité en or se présente, je n'hésiterai pas à la saisir ! L'essentiel est que travailler en indépendante m'a permis de mieux cerner mes forces et de déterminer mes priorités”.
Le témoignage est à retrouver sur la page des Echos.
Née en 1984, Agathe Parmentier est l'auteure de deux ouvrages : un carnet de voyage intitulé "Pourquoi Tokyo?" (2016) et un roman, "Calme comme une bombe" (2017). Ce second livre narre l’histoire de quatre jeunes entre Paris, l’Australie et le Japon.
Le choix de ces trois pays correspond en effet aux trois lieux chers à Agathe Parmentier. Elle réside aujourd’hui à Tokyo après un parcours tout à fait atypique. Entre incompréhension et fascination, la première rencontre avec le pays n’a pas été facile. Après avoir entrepris des études en droit et en sciences politiques, elle se lance dans le monde du journalisme pour lequel elle devient chroniqueuse. C'est en 2014 qu'elle s’installe à Tokyo. Et donc, pourquoi Tokyo?
Calme comme une bombe - Au Diable Vauvert (12 janvier 2017)
lepetitjournal.com Tokyo : Comment avez-vous découvert le Japon ?
Agathe Parmentier : Je passais un an en Australie, avec mon partenaire, et nous avions économisé pour un projet de vacances. Je souhaitais aller en Thaïlande et lui à Tokyo. Nous avons donc décidé de découvrir les deux destinations. Au final, je n'ai pas vraiment aimé la Thaïlande, j'étais mal à l'aise, j'avais l'impression de profiter de l'extrême pauvreté. Je me suis sentie plus à l'aise à Tokyo. J’étais plutôt contente de me sentir « pauvre ». J'ai découvert l'étrangeté du pays. C'était coloré et ça partait dans tous les sens. On y retrouvait un côté très enfantin (voire infantilisant) et, en même temps, il y avait une certaine violence, comme des contenus pornographiques voire pédophiles. Il se passait beaucoup de choses dans ma tête. Je me demandais : « Est-ce que j’aime ? Est-ce que je n’aime pas ? Je déteste ? Qu’est-ce que c’est ? » J'ai décidé alors de revenir en France tout en économisant à nouveau pour retourner au Japon afin d'essayer de mieux comprendre cette culture, de l'approfondir. J’avais envie d’écrire sur ce sujet-là.
Comment s’est passée votre arrivée en 2014 ?
Même si je me suis séparée avec mon copain, je suis quand même revenue au Japon pour mon projet. J’ai commencé un blog pour raconter mes histoires, mes expériences et pour détricoter aussi des clichés. J’ai commencé à enseigner le français. Évidemment, je ne parlais pas un mot de japonais, ce qui a donné des situations plutôt cocasses. J'ai une fois, sans le vouloir, apporté des biscuits de Fukushima pour le dessert. Finalement, les personnes qui m'accueillaient l’ont bien pris, la grand-mère étant originaire de cette région. Ce qui m’a aussi plu, c'est le fait de ne pas parler le japonais (même si j’ai envie de le maîtriser à terme) car je me sens un peu à la marge de la société et, du coup, je peux observer avec un certain recul ce qui s'y passe.
Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce pays ?
A la base, je ne suis pas fan, ni de mangas, ni d’animés et je n’aime pas forcément les films des Studios Ghibli. Je pense donc que je me distingue de nombreuses personnes amoureuses du Japon. Au final, il s’avère que j’aime les mangas mais pas les plus connus. En fait, je déteste ne pas comprendre un pays et le Japon m’intriguait énormément. J'y suis donc revenue pour ne plus en repartir. J'aime beaucoup ce pays même s'il y a encore des choses qui me dérangent. Pour les bons côtés, par exemple, je me sens en sécurité ! J'oublie la vigilance que j’ai en France. Quand j’arrive à Tokyo, je me sens beaucoup plus légère. J’aime aussi la nourriture, sauf, peut-être, les ramen. Et même si cela m’ennuyait au départ, j’adore aujourd'hui tout ce côté très enfantin, les objets kawaii par exemple. Je suis dingue des gatcha-gatcha : je suis les collections et les nouvelles tendances à fond. Je préférais quand je n’aimais pas ce genre de choses. Et surtout, j’adore la culture et la littérature japonaises. Les Japonais ont de très bons auteurs, notamment des femmes avec des textes un peu barrés et c’est très rafraîchissant.
Qu’est-ce qui vous déplait dans ce pays ?
La place de la femme en premier lieu. Pour ma part, je suis préservée puisque je ne travaille pas dans une grande compagnie. Par contre, j’ai une amie qui était bien placée dans la hiérarchie de son entreprise et lorsqu'elle est revenue de son congé maternité, ses collègues lui ont bien fait comprendre qu’elle n’était plus à sa place et qu’il fallait qu’elle rentre chez elle pour s’occuper de son enfant. J'ai également du mal avec cette culture du jeunisme, où, passé 25 ans, tu n’es plus intéressante. Notons également le racisme présent dans la société japonaise.
Vous vous intéressez maintenant à la jeunesse japonaise : qu’est-ce que vous en avez appris ?
La jeunesse japonaise est très passionnante. Dans cette société où tout est codifié, encadré, il y a une violence inouïe lors du passage à l’âge adulte que nous n’avons pas en France. Les jeunes passent de la liberté au monde du travail qui est plus que difficile. C’est particulièrement ce passage-là qui m’intrigue. C’est pour ça que je suis fascinée par les hikkikomori, ces individus qui refusent de quitter leur domicile et qui ne s’impliquent dans aucune activité sociale en dehors du cercle familial. Dans un sens, je les comprends un peu. C'est cette peur de ne pas satisfaire les attentes des proches, de son entreprise ou tout simplement de la société. Je pense qu’à la base ce sont des gens très sensibles qui ne rentrent pas forcément dans le moule de la société japonaise. Je m’intéresse aussi beaucoup aux idols de J-pop. Ce monde est particulier : les jeunes filles ou les jeunes garçons n’ont pas forcément besoin de savoir chanter ou danser correctement. Ils sont censés être en perfectionnement constant, comme si, en France, la Star Academy n’était pas une émission de télé-réalité mais un groupe qui vend des CDs.
L'interview est à retrouver sur la page du Petit Journal.
Si l’on se base sur la définition du Ministère de la Santé japonais, est hikikomori l'individu qui refuse de quitter son domicile et de s’impliquer dans des activités sociales en dehors du cercle familial. Pour « mériter » l’appellation, il ne faut souffrir d’aucune pathologie psychiatrique ou de retard mental significatif. Il s’agit d’un comportement d’évitement plus que d’une agoraphobie. La définition exclut également celles et ceux qui répondent à ces critères pour une durée inférieure à six mois.
Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet ?
L'hikikomori interroge le rapport à la sphère sociale, au travail, à la réussite. D’autre part, je comprends l’envie - voire le besoin - de se couper du monde. En arrivant au Japon, j’ai immédiatement perçu et apprécié le fait que ma méconnaissance de la langue et mon statut d’étrangère me maintiendraient à la marge. Je suis venue au Japon pour essayer de comprendre un pays qui, lors de ma première venue, m’avait intriguée. A l’époque, je m’étais dit : "C’est drôle, c’est coloré, c’est enfantin et violent… Je ne comprends pas". Et je déteste ne pas comprendre ! L’écriture de mon blog pourquoitokyo.fr m’a permis d’initier une réflexion sur les clichés, les ressemblances et les différences entre nos cultures.
Après avoir publié Pourquoi Tokyo et Calme comme une bombe, j’ai eu envie de poursuivre mon analyse de la société japonaise sous le format du roman : mon futur roman parlera des hikikomori et des idoles de la pop nipponne. En choisissant un travail solitaire, d’observation, je choisis moi aussi de garder mes distances face au monde extérieur.
Peut-on dater le début de ce phénomène ?
Cela dépend d’où l’on se place : on pourrait dire que le phénomène existe depuis que des individus choisissent de se désocialiser (ce qui n’a rien d’une spécificité japonaise), depuis que le gouvernement japonais a décidé d’en faire une problématique sociétale ou depuis que le terme s’est popularisé à l’international. Au Japon, on en parle depuis les années 1990.
Est-il lié aux jeux vidéos ?
Non, je ne vois pas de lien particulier avec les jeux vidéos. Si je devais désigner une technologie facilitatrice, j’opterais pour internet. Internet permet de vivre sans avoir à sortir de chez soi pour passer des commandes, par exemple. Mais de là à dire que c'est internet qui crée l’hikikomori, il y a un gouffre !
Quel est le profil type de l’hikikomori ?
C’est le plus souvent un homme, encore adolescent ou plutôt jeune, qui ne peut plus faire face à la pression sociale suite, par exemple, à un échec scolaire, amoureux, à des difficultés à s’insérer sur le marché de l’emploi…Il se coupe peu à peu du monde extérieur.
L'organisation de la société japonaise contribue-t-elle à renforcer ce phénomène ?
Le phénomène d’évitement social n’est pas propre au Japon. Ceci dit, des éléments saillants dans la société japonaise tels que les impératifs de trouver sa place dans une société uniformisante, de respecter codes et hiérarchie, tendent à favoriser le phénomène. A titre d’exemple, on peut évoquer la liberté des jeunes qui se trouve bridée lorsqu’arrive le moment de trouver un premier emploi, très bien rendue dans le petit film d’animation de Maho Yoshida, « Recruit Rhapsody ».
Comment réagissent les autorités publiques japonaises face à ce phénomène ?
Le phénomène est inquiétant pour plusieurs raisons. La première est qu’il annonce une remise en question du modèle uniformisant de la société japonaise supposé permettre à tout un chacun de s’intégrer. Il représente un poids - difficile à évaluer - pour une économie nipponne qui manque de bras. Il provoque également de nombreux débats : parle-t-on d’une pathologie ou d’un phénomène de société ? Combien de personnes sont effectivement hikikomori ? L’expression d’épidémie sociale est séduisante et les plus alarmistes parlent d’un million de personnes « touchées », mais il est possible que ce chiffre ait été retenu non parce qu’il est juste, mais parce qu’il est impressionnant.
Qu'en est-il de la France ?
Même si des récits d’hikikomori français sortent ça et là, la pression sociale sur la jeunesse est moindre en France. Maintenir l’harmonie du groupe reste essentiel en France, mais cet impératif ne s’impose pas avec autant de brutalité à l’individu qu’au Japon. Pour beaucoup, se faire hikikomori est un moyen de défense face à un futur qui s’annonce incertain, voire dénué de sens. Je ne pense pas que la jeunesse japonaise soit la seule à avoir ce sentiment.
Propos recueillis par Christina Gierse et publiés le 8 février 2018 sur le site de Studyrama
J’aidécouvertson
travail
en 2016 lors de l’exposition collective My
Body, Your Voiceau
Mori Art Museum. Dans la salle qui lui était consacrée, j’observais
ses autoportraits gothiques (notamment ceux repris sur les sites du
Guardianet
de CNN),
ses sculptures de tissus, ainsi que ses accumulations de bocaux au
contenu étrange. Souffrant d’hémimélie tibiale, une maladie
congénitale rare, elle a fait le choix à l’âge de neuf ans
d’être amputée de ses jambes. Initiée à la couture par sa
grand-mère, Katayama crée pour ses membres défectueux des
cocons fantasmagoriques et transcende sa condition dans des
autoportraits révélateurs d’une monstrueuse beauté. J’étais
d’autant plus fascinée que quelques mois plus tôt, ailleurs dans
Tokyo, j’avais croisé cette fille très apprêtée juchée sur des
jambes en métal. À l’époque, je ne m’étais pas retournée (je
n’avais pas le droit de me retourner).
Elle a été la première a mettre en lumière le fait que l’on puisse être
amputé(e) et avoir envie de marcher en talons, le défi technique
que cela représentait avait jusque là laissé le monde indifférent. Par
le biais de son projet High Heels, Katayama a été la
première à porter des talons hauts au bout de ses prothèses
tibiales. Alors j’ai peu d’idoles, mais
Mari Katayama est l’une d’elle.
En
chemin vers la gare d’Asakusa (d’où part le Tobu Isesaki, le
train régional qui relie Tokyo à la préfecture de Gunma) pour retrouver l'artiste, je longe
deux love
hotel
dont les devantures jumelles disent Mari. Je me souviens que Mari est un prénom assez répandu
(notamment parmi les trentenaires et les quadragénaires nipponnes),
celui de Katayama s’écrit avec les idéogrammes 真理
— dont
l’association pourrait se traduire par vérité. Je me
dispense d’y chercher un signe.
J’arrive
en gare bien en avance. Je m’installe dans le train (et je me dois
de le préciser : dans le bon train) avec une bouteille de thé
vert au riz soufflé et un nouveau stylo effaçable. Je m’autorise
à me détendre, je maîtrise. Nous partons.
« Elle
a pas fermé la porte ! » hurle la quadragénaire qui me
découvre en plein brossage de dents, accroupie au-dessus de la
cuvette des toilettes. Tout en me confondant en excuses, je réalise
que, dans les lieux d’aisance des TER nippons, le système de
fermeture électronique ne dispense pas de rabattre le — si discret
— loquet métallique. Cette personne m’a prise pour une
exhibitionniste… ou une idiote. Ses cris m’ont figée. La porte
coulissante refermée, je me rhabille, recrache mon dentifrice, et
tente de recomposer un air digne. Après une seconde litanie
d’excuses accessoirisée d’une courbette, je regagne mon siège,
un peu contrariée de deviner à son intonation qu’elle fait le
récit de notre rencontre à sa voisine. Désormais, l’ensemble du
wagon sait que je maîtrise mal les portes. Peut-être a-t-il
également eu vent de ma tendance à faire deux choses à la fois.
À
la recherche d’une contenance, je m’enfonce dans mon siège et
porte mon attention sur le paysage. Je m’aventure rarement hors de
Tokyo, alors je serai attentive. Des champs, des ZAC forcément sans
charme (sinon celui de la province morose), de grands espaces en
friche, et au loin, sur ma droite, une chaîne de montage anonyme. 1
heure 20 après avoir quitté Tokyo, j’arrive à Ōta (太田,
littéralement le gros
champ, pas le grand
champ, non : le
gros champ).
Nous sommes dans la préfecture de Gunma, en milieu d’après-midi,
le ciel est déjà sombre. Les nuages sont bas, les toitures sont
bleues.
En
gare, Kazue, l’attachée de presse de Mari m’attend, souriante.
Elle me guide au musée-bibliothèquede
la ville, à deux pas de là. Un bâtiment moderne, vitré, aux
terrasses arborées. Agréable, forcément.
Mari
arrive. Elle porte un jean, des baskets et un sweat qui reprend le
visuel de l’album Goo de Sonic Youth, celui qui dit :
« I stole my sister's boyfriend. It was all whirlwind, heat,
and flash. Within a week we killed my parents and hit the road.’
Un petit crabe pend à son oreille droite (c’est son emblème, une
référence à l’ectrodactylie de sa main gauche qui fait que
celle-ci, bifide, à la forme d’une pince), les verres de ses
lunettes sont fumés… Je ne peux pas dire non à Sonic Youth, mais
je m’attendais à plus d’excentricité.
Nous
nous installons, nous sommes quatre : Mari, Kazue, Ori (le
traducteur) et moi-même. Je me présente en japonais, concentrée
sur l’impératif de faire bonne impression. Ça fait des mois que
j’échange avec ses attachées de presse. J’ai très envie
d’inclure l’artiste dans la fiction que je suis en train
d’écrire. Comme je lui ai demandé son avis sur certains éléments
de mon prochain livre, j’ai avec moi une copie de mon premier roman
dédicacée en japonais. La veille, il m’aura fallu dix minutes
pour barbouiller quelque chose comme : merci
beaucoup pour cette interview, je suis super contente, soyez
bienveillante.
Pointant
à travers la vitre un immeuble orangé, un peu étrange, que sans la
moindre connaissance en architecture j’estime dater des années 70,
je dis qu’Ōta a l’air d’être un endroit intéressant. Mari
s’exclame qu’effectivement l’endroit est unique. L’immeuble
au bout de mon doigt appartenait à la communauté brésilienne.
Enthousiaste, elle me parle de la diversité culturelle de la ville,
assez peu commune au Japon. « Ōtaest
un patchwork de communautés. » Elle m’explique qu’ici
seulement 20 % de la population est d’origine japonaise, c’est
dû à la présence de Subaru, le constructeur automobile. En manque
de main-d’œuvre à la fin des années 80, les usines alentour
ont fait venir de nombreux employés originaires du Brésil, des
Philippines, de Corée et de Chine. En 2010, la population du gros
champ s’élevait à plus de 200 000 habitants pour une
superficie de 176,49 km2(plus
d’une fois et demie la taille de Paris, pour une population dix
fois inférieure). Née en 1987, la jeune maman (elle a donné
naissance à son premier enfant l’année dernière) a grandi avec
les enfants de ces immigrés.
Ces
derniers temps, Katayama réfléchit à l’environnement idéal pour
créer : ça pourrait être les États-Unis (elle envisage de
passer son permis moto pour pouvoir parcourir les USA à la Easy
Rider), la France ou Ōta... Elle se plaît à Gunma. Ces
temps-ci, elle photographie la communauté locale et elle documente
sa vie en parallèle. Les deux sont liés ; ses créations sont
le reflet de sa vie et sa cellule familiale l’inspire. « Tout
le monde a une famille, c’est le premier noyau de la société,
donc je commence à réfléchir au travers de cet axe. »
Je
l’interroge sur les difficultés qu’elle est amenée à affronter
en tant qu’artiste femme, au Japon. Peut-être est-elle fatiguée
de ce genre de questions ? Elle me répond que
le défi n’a jamais été d’être Japonaise ou d’être une
femme. Pour elle, le défi, c’était d’être normale. Les
épreuves qu’elle a affrontées, elle a eu tendance à les mettre
sur le compte de son handicap, pas de son sexe. D’ailleurs, pour
les journalistes japonais, les éventuelles difficultés liées à
son genre ne constituent pas une problématique, du moins pas une
problématique qui mérite d’être abordée. Elle l'a intégré, elle accepte. Ce qui l’ennuie vraiment, au fond, ce sont ceux qui lui posent les mêmes questions pour réécrire le même papier... à chacune de leurs
rencontres. Elle n’aime pas non plus ceux qui tentent de
lui faire dire ce qu’ils veulent entendre. Typiquement, certains
journalistes essaient de mettre en lumière les brimades
qu’elle a subies de la part de ses camarades de classe pendant
l’enfance (le phénomène de l’ijime tient au Japon du
marronnier) et la souffrance qu’elle a dû ressentir. Le fait est
qu’elle ne s’en souvient pas et elle n’a pas envie qu’on lui
fasse dire des choses qu’elle ne pense pas.
En
fait, ces jours-ci elle prépare un documentaire pour la télé et
elle essaie de se rappeler les aspects les plus sombres de son
enfance ; rien ne vient. Par contre, énormément de bons
souvenirs refont surface. Elle se dit que ça vient du fait d’être
devenue mère. Selon elle, l’être humain a tendance à transformer
le négatif en positif. Son père a disparu quand elle avait 9 ans.
Malgré tout, il lui a appris à dessiner, elle s’en souvient comme
d’un type bien. Un de ses meilleurs souvenirs date d’un peu avant
qu’il ne parte. Un soir, alors qu’elle était supposée dormir,
elle s’est glissée en cachette dans la salle à manger, elle a vu
ses parents fumer une cigarette. L’image de son père en train de
fumer — elle imite le geste — s’est gravée. Il avait l’air
très cool.
Très
longtemps, pour elle, la perfection, c’était d’être comme tout
le monde. Elle rêvait d’être comme les autres. Puis à
l’adolescence, elle a vu Blade
Runner et elle a été interpellée
par le fait que les réplicants qualifiés de parfaits dans la
version originale, se voyaient qualifiés de beaux (utsukushi)
en japonais. Ça l’a amenée à s’interroger sur l’association
beauté-perfection. Elle a réalisé que la perfection n’est pas
toujours belle, de la même façon que la beauté n’est pas
nécessairement parfaite. La première fois où elle a été frappée
par la beauté, elle avait 21 ans. Son grand-père était en phase
terminale d’un cancer. Elle se souvient de la maigreur de
ses jambes et de son application à essayer d’aller mieux, de sa
combativité. Cette posture était belle, la fragilité pouvait être
belle.
Je
l’interroge sur le fait que CNN et The
Guardian ont qualifié ses créations
de punk et provocantes, sans m’empêcher de glisser que
personnellement je ne suis pas certaine de la justesse de ces
étiquettes. Elle
acquiesce. À l’époque, elle-même s’est posé la question. Elle
se souvient avoir dit au journaliste de CNN qu’adolescente, elle
écoutait beaucoup de punk. Surtout, elle a compris que son énergie
pouvait être perçue comme punk dans la mesure où, par ses
créations, elle essaie de pousser le spectateur dans ses
retranchements, de révéler (ou de rappeler) les choses importantes
oubliées ou dissimulées.
Dans
un excellent reportage publié sur le site de Fragments,
elle évoque la difficulté de faire coïncider son personnage public
et la personne privée. Parvient-elle désormais à accorder les
deux ? Progressivement, oui. La maternité l’a amenée à être
plus naturelle. L’arrivée d’un enfant conduit à la fois à se
poser des questions et à être moins autocentré. Si sa fille
l’interroge sur ce qu’elle fait, sur son parcours, Katayama veut
pouvoir lui répondre sans ambages. Le système de santé japonais
est médiocre, alors évidemment, elle est heureuse de participer à
faire bouger les choses. Pour autant, elle n’est pas sûre que sa
contribution soit suffisante. Si elle ne se perçoit pas comme une
activiste, Mari Katayama garde à l’esprit que les projetsdans
lesquels elle s’engage doivent avoir un sens.