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dimanche 17 décembre 2017

Ebichu, Aggretsuko : si l'office lady m'était contée...

Le terme d’office lady (オフィス・レディー, souvent raccourci en O.L, オーエル) désigne l'employée de bureau japonaise qui n'envisage pas de faire carrière, contrairement à sa collègue ambitieuse, pour sa part étiquetée shokuin (職員, littéralement employé.e). Le titre d'O.L destine l'employée aux tâches subalternes, telles que l'accueil ou le secrétariat. Cruellement assimilée à une « fleur de bureau » (職場の花, shokuba no hana), elle serait une épouse de choix — facile d'accès — pour son collègue salaryman (サラリーマン) dont le sort n’est que relativement plus enviable (mais ceci est une autre histoire). Les clichés subsistent : la jeune et jolie office lady rêve au mariage qui la sortira de sa voie de garage. 
Aggretsuko (Sanrio)
 
Le terme d’office lady serait né à l’approche des jeux olympiques de Tokyo de 1964 alors que certaines voix s’élevaient pour offrir un nouveau titre à la business girl (ビジネス・ガール) dont les initiales en anglais, identiques à celles de bar girl, auraient prêté à confusion.

En France, on l’a rencontrée dans le Journal érotique d’une secrétaire de Masaru Konuma et dans le plus grand public Stupeur et Tremblements, récit de la dégringolade d’Amélie Nothomb au sein d’une catégorie supposément sans hiérarchie. Aujourd’hui encore on la repère à son conformisme d’apparence : trench beige, tailleur gris, queue de cheval et escarpins de trois centimètres sans fantaisie.

Parce qu’elles constituent une portion conséquente de la classe moyenne et que sa jeunesse et ses charmes prêtent aux fantasmes, l’office lady reste un élément clé de la fiction nipponne. Tout n’est pas traduit, bien sûr, et peu de ces fictions sont réellement iconoclastes (je regrette l’absence de traduction des dessins de black9arrows), mais une poignée passe la barrière de la langue pour nous donner un aperçu d’une société où le polissage constant laisse malgré tout entrevoir les failles. Que ce soit derrière un hamster ou sous les traits d’un panda roux, l’O.L sort de l’ornière. Rébellion animalière (puisque tout est plus kawaii avec des animaux), Ebichu et Aggressive Retsuko alias Aggretsuko dressent un portrait rafraîchissant d’un éternel personnage secondaire.

Ebichu, la perversion innocente

Ebichu (version déformée d'Ebisu) est un le hamster à tout faire de l’office lady, désignée en tant que Gochujin-chama, maîtresse (le suffixe sama, également déformé, marque le respect du rongeur pour sa maîtresse). D’une innocence à toute épreuve (d’ailleurs marquée par sa prononciation enfantine de certaines syllabes) et d’une loyauté sans faille, Ebichu alterne entre tâches ménagères et descriptions explicites de l’intimité de la « célibataire de 25 ans au très joli corps » qui partage sa vie.
 
Très loin de la légendaire élégance japonaise, Gochujin-chama fume, boit, jure et martyrise son animal de compagnie. Le pire de ses crimes, selon Ebichu, n’est pas de lire des livres sur la compatibilité romantique entre groupes sanguins (l’équivalent nippon de nos horoscopes), mais de s’être amourachée de Kaishounashi (la loque inutile) qui la trompe sans vergogne et souffre d’une addiction aux jeux d’argent.



Ebichu <3 camembert
Ebichu aime le camembert.
Ebichu nous montre le string rose trop petit qui se cache sous le trench beige de l'office lady, elle nous raconte la classe moyenne dans ce qu’elle a de moins conforme aux valeurs traditionnelles nipponnes.

Aggretsuko, la face cachée du kawaii



Aggretsuko est une franchise Sanrio. Fallait-il un jour que le personnage d’Hello Kitty grandisse, intègre le monde du travail et exprime ses frustrations face au job sans perspectives ni reconnaissance qu'elle aurait fini par trouver ? Peut-être. Toutefois, l’hypothèse aurait laissé plus d’un fan sur le carreau. De cette prise de conscience est né le panda roux anthropomorphique Aggressive Retuko AKA Aggretsuko. 

Assistante administrative dans une grande entreprise tokyoïte, Retsuko évolue parmi des collègues intrusifs  qui persistent à lui montrer leurs photos de famille et des supérieurs qui se déchargent constamment sur elle. Retsuko ne trouve d’exutoires satisfaisants que dans les sessions de karaoké death metal à l'occasion desquelles, devenue une version démoniaque d'elle-même, elle crache sa frustration.  

Aggretsuko incarne les deux faces du honne/tatemae, cette distinction fondamentale entre les sentiments propres de l'individu, d'une part, et le masque de neutralité qu'il se doit de maintenir en toutes circonstances afin d'assurer l'équilibre de la société d'autre part. D'une patience infinie sur son lieu de travail, la demoiselle panda tombe le masque à la nuit tombée.



Panda roux content/ Panda roux pas content
Tatemae vs Honne  (Aggrestuko, Sanrio)

Bien sûr les portraits plus consensuels foisonnent. De fait, on ne peut que se réjouir lorsque, au travers de cette éternelle subordonnée supposément par choix et d'un petit animal mignon, nous parvient la dénonciation d'un monde de l’entreprise archaïque et d'une société dont la sophistication des codes ne parvient pas à dissimuler le mal-être.


Ebichu est un manga en 15 tomes (non traduits) de Risa Itō décliné en une série animée de 24 épisodes (version traduite disponible en ligne). 
Aggretsuko est une franchise Sanrio dont la version animée devrait être disponible au printemps 2018 sur Netflix.


samedi 18 octobre 2014

Le Japonais est peureux (et il faut vraiment que j'arrête le sake).


Quand on a lu Amélie Nothomb à l’adolescence, on ne peut qu'avoir une vision floue et effrayante de l'étiquette japonaise. Parce qu'il faut repartir sur des bases — supposées — moins fantaisistes, Wikipédia dit, lui, que le rei (礼) est un code de courtoisie et de bienveillance dont le but est d'établir une hiérarchie et ainsi de donner une place à chaque membre de la société afin d'établir une paix sociale. 

Je retrouve donc cette fameuse recherche de la paix sociale. Celle qui dans ce pays semble justifier n'importe quel comportement (même potentiellement antisocial). A mon niveau, je ne sais toujours pas comment récupérer la monnaie que l'on me tend dans les magasins. D'ailleurs, je ne suis pas non plus certaine de réceptionner correctement mes achats. Il est sans doute temps de prendre conscience de mon statut de menace pour la société.

Barcelonais expatrié au Pays du Soleil Levant — et pas exactement ravi de l'être — mon ami Francesc me disait qu'avant d'être droit, le Japonais est peureux. Selon lui, l’obéissance aux règles tient plus de la crainte des conséquences de leur non-respect pour lui-même que d'un réel souci d'autrui. Ce soir là, le sake ayant achevé son œuvre, nous n'avons pas été en mesure de pousser plus loin la réflexion : les Japonais étaient peureux, nous étions saouls. 

L'alcool évaporé, il restait un fond de vérité. Et essayer de l'entrapercevoir m'amuse plus que d'aller jouer à Hyppo Gloutons avec la serveuse-soubrette d'un maid café. 

Reprenons : lors de ma première soirée tokyoïte, plus que par les lumières de la ville ou par les efforts de la Japonaise pour être visuellement parfaite, j'ai été frappée par un sentiment de sécurité : sécurité des personnes et des biens parce qu'un porte-feuille oublié là sera retrouvé... là. Cette sensation ne m'a pas quittée même si, comme pour toutes les bonnes choses, j'ai fini par la considérer comme un acquis. Ici, baisser la garde est autorisé. D'ailleurs, une garde, pourquoi faire ? Que ce soit aux yeux du salaryman ou du yakusa, je suis invisible. 

Pour être exacte, le Japonais saoul retrouve la vue mais il n'en perd pas pour autant sa courtoisie. Ainsi, après une soirée à papoter avec des salarymen avinés, mon amie Jihane a aimablement été invitée à passer la nuit avec un sexagénaire qui l'avait couvée du regard quelques heures durant. Faisait-il partie de ceux qui nous avaient montré les photos de leur femme et de leurs enfants ? C'est très probable. Malheureusement, cette fois encore mes souvenirs ont été ternis par l’absorption de quelques verres de trop.

J'ai également été surprise par la docilité du nippon attendant de nuit, à un feu rouge. Cette rigueur m'a parue extraordinaire (dans le sens premier du terme), admirable et ridicule à la fois.L'infantilisation est reposante. Inutile de réfléchir pour savoir si une voiture arrive et si l'on peut traverser devant elle, si oui à quel rythme et pour quelle prise de risque. Non, il faut attendre que l'on nous indique quoi faire, peu importe que les éléments soient ou non en notre faveur. Reste que quelqu'un qui ne se laisse pas la possibilité de traverser au rouge quand la rue est vide ne peut pas avoir de sens critique, me dis-je pleine de mes principes flexibles.

Alors que de mon côté, j'ai tendance à inviter mes élèves à m'appeler par mon prénom et à me tutoyer, je ressens comme une humiliation le fait que le professeur de japonais me salue d'un simple ohayou alors que je dois me fendre en retour d'un ohayou gosaimasu. Parce qu'il est âgé et qu'il est professeur, il se doit d'être moins formel que je ne le serai en retour. Chacun sa place, chacun son rôle.

Et c'est un fait : au Japon, l'étiquette est codifiée jusqu'aux réactions à adopter. Feindre la modestie, toujours feindre la modestie. Ensuite, entre politesse énonciative et politesse référentielle, calcul de l'angle d'inclinaison du buste et de la durée de celle-ci lors des salutations, les codes sont suffisamment pleins d'implicite pour ne pas être complètement assimilables par l'étranger. 

Après tout, la société nippone a mis au ban la caste des Burakumin depuis près de 2000 ans, il n'y a aucune raison d'intégrer un gaijin sur la base de quelques décennies de bons et loyaux services. Et vous ne tromperez personne en portant un kimono, surtout si vous rabattez ses pans dans le mauvais sens, faisant de votre joli habit traditionnel une tenue mortuaire. Le pays est impitoyable : même en tant que macchabée, vous  ne serez pas crédible.

Les faux pas s'accumulent et, à moins que votre maladresse ne rejaillisse directement sur le Japonais qui vous accompagne, il est rare que quiconque daigne vous faire une remarque, sauf peut-être si vous vous mettez à danser dans un bar parce qu'il vous semble évident que ce grand espace vide est une piste de danse. Non, ici, danser dans les bars, c'est interdit.

D'ailleurs, il n'est pas rare que les codes de la bienséance entrent en conflit. Tout en tentant d'accepter qu'ici il vaut mieux renifler que se moucher, on réalise que le client est encouragé à réserver sa table en y déposant ses affaires avant d'aller commander puis à produire des bruits de succion prouvant qu'il apprécie ce qu'il mange. Bruitages vibrants et reniflements ; à mes yeux de petite occidentale, l'atmosphère aura rarement été aussi raffinée.

Parallèlement, en cours de japonais, j'ai vécu ce moment gênant où, comparant les règles de savoir-vivre de nos pays respectifs, je me suis retrouvée en tête des je-m'en-foutistes devant mes camarades indiens, coréens, thaïlandais, russes et chinois : fumer dans la rue, c'est possible ; garder ses chaussures à l'intérieur de la maison, manger et se maquiller dans les transports en commun, OK, c'est sale, mais si le cœur vous en dit... pourquoi pas ?

Je ne comprends pourtant pas que je sois systématiquement celle qui cède sa place dans les transports en commun alors que le wagon reste inerte, indifférent à un regard que je m'applique pourtant à rendre réprobateur.  

Alors parfois, par dépit, je suis tentée de participer à la validation du cliché. Puisqu'on attend de mon comportement qu'il ne soit pas conforme, pourquoi me plier aux règles alors que je peux leur donner la satisfaction de conforter leurs idées reçues ?

 Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !

dimanche 28 septembre 2014

Le Japonais est-il mauvais en société ?

« Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement, les chances sont les mêmes pour tous et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là — dasein  — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin un peu… » Chris Marker1

Une des choses rapidement perturbantes ici, c'est ce flottement entre le poids d’une solitude bien réelle et le souci, fait priorité, de garantir l'harmonie du groupe.  

Le Nippon ne reçoit pas chez lui et, par souci de faire primer le tatemae (le consensus de façade) sur l'honne (les véritables opinions et désirs)2, limite la plupart du temps sa conversation à des sujets balisés. Ai-je pour autant le droit de proférer qu’il est moins bon en relations interpersonnelles que le ressortissant d'un autre pays ? Tentant mais facile, trop. Puisqu'il faut faire avec le cliché, je dois au moins essayer de le détricoter.

Si sabishii (solitaire, isolé) est l'un des premiers adjectifs que les  méthodes de japonais jugent utiles d'enseigner, je connais peu de mégapoles dont on vante la convivialité. La grande ville est synonyme d’anonymat, il n'y a rien de très japonais là-dedans. Par contre, l’une des spécificités du pays du Soleil-Levant est que, qu'il s'agisse de solitude ou de n'importe quoi d'autre, les solutions  — parfois effrayantes à les regarder d'un œil occidental — abondent. L’isolement y est donc un peu plus mis en scène qu'ailleurs, notamment par le développement d’une offre de services visant à le tromper : déclinaison sans fin de cafés-concepts étranges, location d'amis, relations virtuelles de toutes sortes, etc.

On invite l'otaku à la simulation de relations sentimentales sur Nintendo DS3, et lorsqu'il évoque le fait que ces liens virtuels le dispense de chercher un(e) partenaire en trois dimensions, la boucle est bouclée. Il en va de même pour les office lady préférant la compagnie de jeunes hôtes aussi maquillés qu’inoffensifs à une relation qu'elles craignent trop contraignante. Plus surprenant encore, j'ai pu constater que si les sans abris de mon quartier se connaissent tous, ce n'est pas pour autant qu'ils vont traîner ensemble. Tout au plus se saluent-ils en se retrouvant le matin au Macdonald's. Ils s'assoient ensuite chacun à leur table puis passent le reste de la journée à vivre en parallèle les uns des autres. Au Japon, la solitude est mieux qu’acceptable, elle est choisie et revendiquée.

Moi-même, il est possible que je m'y retrouve. Depuis mon arrivée, je n'ai plus aucun problème à aller seule au restaurant. Jusque-là, l'idée m'aurait parue idiote mais le restaurant japonais est pensé pour les gens seuls : on y mange alignés, face au cuisinier ou à la fenêtre. Faire la conversation n'est pas requis et je réalise à quel point c'est appréciable même si mon éducation m'a appris que le repas est un moment d'échange — peu importe, à la limite, le contenu de l'assiette.

Alors le Français est-il meilleur en société ? La question me paraît d'autant plus difficile qu'étant ici sans attache, je rêve parfois de devenir ermite urbaine. Le concept reste à préciser mais il me semble qu'observer les gens en limitant mes interactions avec eux au minimum pourrait très bien me rendre heureuse. Si l'être humain est un animal social, les soirées avec mes semblables m'embrument. Et les lendemains sont pénibles. Plus japonaise qu'un Japonais, je deviens une asociale qui ne tient pas l'alcool.

Peut-être faut-il alors revoir le prisme au travers duquel je considère cette maladresse. La différence majeure entre les sociétés française et japonaise est que la première repose sur la recherche de l'épanouissement individuel tandis que la seconde a pour objectif la préservation de l'équilibre du groupe. De fait, ce que j'analyse comme une faiblesse sera perçu en terre nippone comme une vertu. Il est d'ailleurs assez ironique que la société où la recherche de la convivialité est la plus forte est aussi la plus individualiste. 

Et parce que le paradoxe est de rigueur, le Japon est aussi la patrie du karaoke. Et je ne connais que peu d’expériences plus intimes que de chanter faux, en cœur, un Call Me Maybe ou un Baby, One More Time. De plus, Tokyo compte un nombre incalculable de restaurants, de bars et d’izakaya ne pouvant accueillir plus d'une dizaine de personnes. On y est saisi par l'impression improbable dans une ville de cette dimension que ce sont les proches du patron qui font tourner son commerce. Et si les réunions nocturnes des salarymen relèvent la plupart du temps de l'obligation de ne pas décevoir leur supérieur, elles se font consciencieuses beuveries, amenant une clientèle devenue étrangement joviale à repartir en titubant — plus ou moins joyeusement selon le degré d’alcoolisation de chacun. 

Finalement, la vraie question est celle de la corrélation entre l'harmonie de la société nippone et l'isolement d'une partie de ses membres. Je ne suis pas certaine que mon nouveau — et bref — statut d'ermite tokyoïte me suffira à en saisir toute la complexité. がんばります!4

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !
 
1Chris Marker, Le dépays, Editions Herscher, 1982 cité dans Le Goût de Tokyo, textes choisi et présentés par Michaël Ferrier, Mercure de France, collection Le Petit Mercure p.118., 2008

“Always in love… 365days
Feel this love every day and night
You can see the endless lovestory.. LOVEPLUS”


4Ganbarimasu ! (頑張ります), en français : « Je vais faire de mon mieux ! »

dimanche 31 août 2014

Lis l’ambiance et tais-toi.

Comme je suis encore embarrassée d'idées reçues dont je ne sais pas quoi faire, j’ai jusque-là cantonné mes réflexions à des sujets futiles pour lesquels les erreurs d'analyse sont sans conséquence : les toilettes et les love hotels.

Alors que j'écris ces lignes, je ne prétendrais pas être intégré à la société japonaise. Il est probable que je ne le serai jamais. Et puis, encore faut-il que je détermine ce qui, à mes yeux, scellerait mon intégration : être en mesure de tenir une conversation en japonais ? Être invitée chez des Japonais ? Recevoir tous les mois des fiches de paye japonaises ?.. Allier les trois pourrait être un bon début et nous n'y sommes pas encore.

Parce qu'aller vers les gens me coûte, j'ai eu tendance à reporter la tâche sine die. J'ai donné priorité à l'administratif puis à la procrastination et il a fallu attendre plusieurs mois pour que je décide de sortir de ma coquille. Saisie de l'intuition que ce n'est pas en prenant des clichés exotico-kawaii pour mon Tumblr que je vais comprendre le Pays du Soleil Levant, j'ai entamé mon travail de socialisation.

Ici, la communication non-verbale est essentielle. Avant même d'avoir accès à la langue, il faut se familiariser avec ses codes et en premier lieu, la gestuelle : hochement de tête, courbure du torse plus ou moins prononcée, signe OK, etc.

J’ai encore du mal avec certains mouvements que je juge infantilisants : avant-bras en croix pour indiquer la négative ou l’interdiction — et souvent assorti d'un « dame! » que je traduirais volontiers par un « pas bien ! » —  ; le doigt pointé en l’air pour indiquer un élément auquel il faut prêter attention ou encore les vibrants bruits de succion supposés confirmer que l'on apprécie ce que l'on mange. Non, je ne m'y fais pas.

Par contre, de la même façon que je suis surprise des modulations de ma voix quand je parle japonais, il m'arrive d'emprunter certaines attitudes à mes élèves. On peut donc parfois me voir l'air pensif, la tête légèrement inclinée sur le côté, l'index sur le menton et les yeux en l'air pour indiquer à mon interlocuteur que je suis en train de réfléchir. Bientôt, je compterai en posant les doigts de ma main gauche dans la paume de ma main droite.

Il faut en parallèle se familiariser avec les aizuchi, ces interjections qui font que votre interlocuteur acquiesce à un rythme régulier pendant que vous exposez votre point de vue. Il peut ne pas être d'accord, il vous montre juste qu'il vous écoute et qu'il comprend votre raisonnement. Dans le cas d'une conversation en anglais, par contre, ses interjections peuvent seulement signifier qu'il est attentif à votre flot de paroles... mais il peut tout aussi bien ne pas avoir compris un traître mot de ce que vous venez de dire — le Japonais et le Français ont en commun d'être fâchés avec les langues étrangères.

De mon côté, je m'entraîne à ponctuer mes phrases de la manière la plus juste :

Oishii, ne ? → C'est délicieux, hein ?

Oishii, yo ! → Putaing, c'est trop bon !

Pendant plusieurs mois, je me suis entourée — volontairement ou non — d'expatriés. J'ai donc commencé à traîner avec Megumi, une de mes collègues du café de langue. Mais voir Megumi c'est un peu tricher, parce que plutôt que de suivre le parcours traditionnel qui aurait fait d'elle une office lady accomplie, elle a voyagé. Elle a vécu en Écosse et en Italie. Son anglais est parfait. Elle m'explique qu'elle se sent très différente de ses amies de lycée qui, selon elle, ne discutent que de sujets futiles. 

Francesc, un ami barcelonais envoyé à Tokyo par son entreprise et inquiet à l'idée de ne pas pouvoir y trouver la femme de sa vie, évoquait, lui, une certaine immaturité de la gent féminine nippone. Ce n'est qu'en creusant avec les uns et les autres qu'est apparu le point suivant : ici, il est très mal vu de contredire son interlocuteur. Parler de la pluie, du beau temps et des vêtements que l'on envisage d'acheter permet de limiter les risques de dérapage.

Hiroki, 28 ans, me raconte qu'enfant, un de ses professeurs qui le trouvait un peu trop impertinent l'a gentiment pris entre quatre yeux pour lui expliquer qu'aller dans le sens de son interlocuteur est une vertu. Natsumi, une de mes élèves, résume la situation en utilisant cette image populaire au Japon : sur une ligne de piquets, si l'un dépasse, il faudra taper dessus pour qu'il s'aligne avec les autres (ou, selon le proverbe : le clou qui dépasse appelle le coup de marteau.). 

Dans sa quarantaine bien entamée, une cliente du café de langue pour lequel je travaille expliquait un jour à ma table, qu'outre l'intérêt de pratiquer son anglais, fréquenter ce type d'endroits lui permet d'exprimer ses opinions plus librement qu'elle ne pourrait le faire avec ses propres ami(e)s.

Chez nous, échanger bruyamment sur des sujets polémiques sera considéré comme la saine manifestation d'un bel esprit, voire d'une franche amitié entre contradicteurs. Ayant vécu quelques mois à Strasbourg, Miki, une infirmière trentenaire, m'expliquait qu'au milieu d'un groupe de Français, elle ne parvenait jamais à s'exprimer. Le fait de tenter d'imposer son avis la met mal à l'aise alors que nous autres Français, n'hésitons pas à disserter en long, en large et en travers sur nos sentiments et points de vue — pertinents ou non.

Miki voyait dans cette différence deux conceptions antagonistes de la société. La première mettant en avant l'individu, la seconde privilégiant l'harmonie au sein du groupe. Cette dernière — s'oppose à et — prime sur l'opinion individuelle. Préservation de l'équilibre, retenue et souci permanent de ne pas heurter les sentiments d'autrui, voilà la Sainte Trinité de la communication à la japonaise. Même si entre amis proches, les échanges peuvent être un peu moins policés et que les choses tendent doucement à évoluer parmi les jeunes générations.

La marge de manœuvre qui s'ouvre alors repose sur la dernière compétence à maîtriser : kuukiwoyomu1, la capacité à lire l'atmosphère ; autrement dit, l'aptitude à comprendre les non-dits. Le sujet de la communication est complexe et plusieurs décennies ne seraient pas de trop pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Dans le doute donc, abstiens-toi et acquiesce. 

1くうきをよみ ou 空気を読む

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