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mardi 10 février 2015

Un an à Tokyo : état des lieux

 
Isu to baketsu zenzen chigau zenzen chigau, zenzen chigau (椅子とバケツ全然違う全然違う)


Un an que je suis arrivée, et l'une des seules choses que je peux affirmer c'est qu'une chaise et un seau, c'est complètement différent, complètement différent. C'est l'enseignement que j'ai tiré des longues heures de visionnage de la chaîne éducative de NHK.

Mon visa proche de sa date d'expiration, j'ai contacté une dizaine d'écoles de français et échangé avec trois d'entre elles. Aucune ne prévoyant de sponsoriser des employés, on m'a dispensée d'entretien. Après un rendez-vous tragique au pôle emploi, quelques échanges avec des chasseurs de têtes et une visite au service d'aide à l'emploi de la CCI France-Japon, j'abandonne dans l'immédiat l'idée de trouver une entreprise qui me sponsorise. Ironie du sort, le domaine qui recrute les non-japonophones, c'est... le recrutement. Et les avis concordent : des conditions de travail pénibles induisent un turnover massif. Le recrutement, c'est le Macdo du diplômé. Mettez-moi dans un open space 12 heures par jour avec impératif de faire du chiffre et, à Tokyo comme ailleurs, la dépression ne se fera pas attendre. 

Mon bonheur reposant en grande partie sur la liberté que m'octroie mon style de vie, il est préférable de renoncer à un Graal douteux. Je me laisse trois mois avec un visa touristique pour finaliser mes projets de rédaction en envisageant l'étape suivante. Peut-être faudra-t-il payer une fortune afin d'obtenir un visa étudiant (l'année d'étude me reviendrait entre 5 000 et 6 000 euros), peut-être faudra-t-il passer à autre chose. 

Ferme ton sac, tu n'es pas au Japon ici !

Revenir en France à l'occasion des fêtes m'a amenée à remarquer certaines différences avec plus d'acuité. Résumant  les différences irréconciliables entre nos deux civilisations en un paragraphe, je dirais : en France, les gens traversent au rouge, détendus, et ils soufflent quand tu ne vas pas assez vite. Ils téléphonent dans le métro, et moi qui étais une habituée de la manœuvre, j'ai fini par considérer que c'était un gros manque de savoir-vivre. Certains mendient et les relous n'ont pas besoin d'être souls pour venir te parler. Les employés des magasins, quand ils n'ont pas envie de travailler, font la gueule. Ils n'auront pas ce sourire figé de rigueur ici comme en Australie où les caissières vous appellent Love et vous demandent comment-ça-va-aujourd'hui. Difficile de dire ce qui est pire. Le Nippon adore faire la queue de longues heures, ça le rassure sur la qualité de ce pour quoi il attend. Du coup, omatase shimashita, on est remercié d'avoir attendu, même quand on n'a pas attendu. Les vendeurs se baisseront pour ramasser un morceau de papier de la taille d'un confetti à l'extérieur de leur magasin. Les pansements sur les yeux, c'est sexy. Et une fois dans le métro, j'ai vu un jeune homme utiliser un ustensile cousin de la pique apéritif afin d'enfoncer sa paupière derrière le globe oculaire et ainsi agrandir son regard. Aussi éphémère que potentiellement dangereux. Plus mignon, en hiver, on croise des écoliers coiffés d'un bob, jambes nues. Enfin, les individus qui ne prennent pas la peine de se moucher et m'imposent de suivre le mouvement des glaires dans leur trachée me donnent des envies de meurtre.

Ma maîtrise de la langue est loin d'être satisfaisante. L'apprentissage des kanjis restent un défi majeur mais avec la poignée que je connais, et à défaut d'être capable de déterminer ce qu'une chose est, je peux dire ce qu'une chose n'est pas. Cette capacité me permet d'éviter de prendre n'importe quelle poudre pour une boisson soluble : ceci n'est pas du thé, c'est... autre chose. Tant que l'on ne se sent pas en danger, c'est drôle — et reposant — de ne comprendre que des bribes d'un langage. Au jour le jour, je n'utilise qu'une poignée d'adjectifs. Dans l'ordre : bien, délicieux, amusant, intéressant, joyeux/heureux. Il m'arrive plus rarement d'employer triste, histoire de montrer que je suis capable d'une large palette d'émotions. Quand je crois comprendre une question, je l'ai souvent comprise de travers. Du coup, j'ai peur de parler à la caissière du supermarché parce que depuis le temps, je devrais être en mesure de lui parler de la pluie du beau temps et de la France parce que j'ai cru comprendre qu'elle aimait bien. A défaut, je vais à une caisse où je sais que l'échange se limitera au minimum, c'est à dire à demander des baguettes jetables s'ils oublient de me les donner. 

Pas mariée, pas d'amis japonais, j'ai toute cette année servie d'exemple à Noda-sensei comme l'étrangère qui a raté sa sociabilisation. Sur les cinq femmes à suivre les cours de Taitō-Ku, deux ont suivi un mari expatrié, deux ont épousé un autochtone et il y a moi, la touriste pas vraiment fichue de se lier. Le fait est que même s'ils tiennent plus de la rhétorique que du réel agacement, mes c'est nul ! intempestifs ont fini par amuser certains locaux. Parce que AHAHAH, je suis la Française qui dit qu'elle n'est pas contente quand elle n'est pas contente. J'ai donc fini entourée de quelques personnes qui ont le bon goût de me supporter. Et alors que je n'ai aucune certitude quant à mon futur, c'est aussi agréable que frustrant. 

Maintenant se pose la question fatidique : Should I stay or should I go?

Je vois deux raisons de rester : je commence à peine à pouvoir utiliser mes rudiments linguistiques et en restant, je limiterais mon empreinte écologique (mise à mal par une année d'usage de baguettes jetables).

Ensuite, quitter le pays aujourd'hui me laisserait beaucoup de questions. Entre la nourriture et les 100 yens shops, si tout est si peu cher et d'aussi bonne qualité, où est le piège se demandait une de mes élèves. Si j'ai résolu le mystère du nombre impressionnant de téléphones à clapet encore en circulation (ici, ils sont appelés garakei, téléphones des Galapagos, mutants parce qu'offrant des fonctionnalités exclusives), certains mystères subsistent : Pourquoi les coquilles d’œufs sont-elles si blanches ? D'où vient la capacité des nippons à s'endormir dans les transports en commun (oui, les sièges chauffants de la Yamanote sont soporifiques) parfois sur l'épaule du voisin, parfois debout et, la plupart du temps, parvenir à se réveiller à la bonne station ? Pourquoi y a-t-il toujours un espace entre deux bâtiments ? Pourquoi tant de personnes souffrent de rachitisme ? Pourquoi seuls les adultes portent des masques chirurgicaux en hiver ? Pourquoi n'ai-je pas le droit d'utiliser mon portable dans le kaitensushi de Ueno ?


J'aurais aimé discuter avec des joueurs de pachinko, des otaku et les sans-abris d'Asakusa. J'aurais dû parler de l'homosexualité, des Burakumin et enquêter plus longuement sur le statut de la femme. J'aurais aussi aimé parler de sujets plus légers, comme l'existence d'une mascotte pour chaque institution. Je trouvais infantile ce bruit de clochette entendu sur le sillage de la moitié de la population, tous âges et sexes confondus. Depuis peu, moi aussi je fais un bruit de clochette en me déplaçant parce que Natsumi m'a offert une figurine de la mascotte de la préfecture de Gunma dont elle est originaire. Les mascottes, c'est un signe mignon du fait que ce pays déconne un peu. J'aurais aimé parler du camion Vanilla décoré de petites madames avec des dollars dans les yeux. Vanilla-AH-AH, Vanilla-AH-AH circule le week-end entre Shibuya et Shinjuku et chante une ritournelle très courte et entraînante invitant les femmes à se faire escort d'appoint pour arrondir leurs fins de mois.

J'ai aussi des raisons de partir. La première : devoir me battre pour un visa, la difficulté ne m'a jamais excitée. La seconde est qu'il n'y a aucune garantie que je trouve un emploi à l'issue d'une année d'étude intensive de la langue. Fuite en avant annoncée. Il peut être courageux de partir mais en ce qui me concerne, le courage, ce serait de rentrer en France. J'aimerais juste profiter du fait que personne ne dépend de moi et que, moi-même, je ne dépends de personne. Je continue à réfléchir à ce sur quoi je suis prête à céder : l'argent, le job insatisfaisant, chronophage et propice à la dépression, le mariage blanc ou gris — s'il peut s'agir d'une option sérieuse, mon éducation et mon pragmatisme faiblard m'empêchent de l'envisager plus de quelques secondes.

Maintenant quand j'entends du Nirvana, je me dis que je me ferais bien un karaoké et à défaut de m'apporter des réponses, j'y vois la preuve que tout est à sa place.


Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !



dimanche 21 décembre 2014

La ruche, l'igloo et la mer électronique : ma nuit dans un hôtel capsule

Au même titre que de manger dans un maid café ou d'assister à un concert d'idoles, dormir dans un hôtel capsule figurait en tête des incontournables nippons à côtés desquels j'allais passer. Pas par manque d'envie mais parce que ces derniers sont généralement réservés à la gent masculine. Le Japon, pays fer de lance en matière d'égalité des sexes.
Erreur réparée grâce à ce vol trop matinal qui me ramène en France. Si l'option nuit blanche au karaoké a été envisagée, pour en avoir été témoin, je sais qu'elle peut amener à rater son avion. Je ne payerai pas un nouveau billet au tarif veille de Noël et internet m'apprend que depuis juillet dernier à l'aéroport de Narita, un hôtel capsule accueille les voyageurs, quel que soit leur genre.
Victoire du monacal par K.O.

Le site internet du ninehours est dans l'air du temps : froid et épuré. Il parle de capsules de couchage (sleeping pods) équipées d'un "Système de Contrôle de l'Ambiance du Sommeil" ("Sleep Ambient Control System"). L'association majuscules et guillemets déclenchent dans mon cerveau l'alerte gadget foireux, je suis impatiente.

Parce que ciblant le salaryman aviné qui a raté le dernier métro, certains de ces hôtels ont équipés leurs capsules d'un écran diffusant du porno. Mon intuition me dit qu'ici ce sera plutôt une série de documentaires sur l’architecture suédoise des années 60 ou une bande son Nature & Découvertes.
Afin d'affirmer un positionnement monacal jusqu’au-boutiste, j'ai choisi de m'enregistrer à 20h. Parce que le site a si bien su me parler, je veux traîner dans l'espace lounge vêtue de leur ligne de vêtements exclusive. Je réserve ma capsule en ligne sans avoir rien à payer. La nuit avec petit déjeuner va me coûter 6440¥ (soit 44€). Bon marché ? Difficile à dire, après tout, nous parlons de séjourner dans un cercueil XXL. Pour un prix équivalent, je pourrais dormir dans un Love Hotel miteux ou dans une chambre individuelle en auberge de jeunesse.


J'arrive un peu avant 19h, tente un bonsoir en V.O. avant d'expliquer en anglais que j'ai une réservation. A tout hasard, je précise que je n'aurai pas le temps de prendre le petit déjeuner inclus par défaut et sans plus avoir à batailler, l'hôtesse me dit que dans ce cas ma nuit revient à 540¥ de moins que prévu. Elle me donne un sac contenant des chaussons, une longue chemise bleu gris brodée du logo de l'hôtel et deux serviettes. 
"Laissez-moi vous expliquer le concept : voici votre clef de casier, votre capsule de couchage a le même numéro."
Ninehours ou l'antre du minimalisme. 


Deux portes. Je pars côté femme et arrive dans la salle des casiers. Il est tôt, nous sommes deux. Ma camarade porte déjà la tenue réglementaire, ni jolie ni vraiment laide. Informe. Il est inenvisageable de sortir de l'hôtel avec. Entre la chemise de nuit et la tenue de bagnard... devinez, devinez, devinez qui je suis. Moi, je cherche encore.
19h00, mes pas m'amènent aux douches : propres et sobres. Du gel douche, du shampoing et de l'après shampoing au musc et des serviettes quatre fois plus épaisses que les miennes. Habituée à ma gaijin house et à mes serviettes à 100¥, je vis une parenthèse de luxe et de volupté.


Moi, bagnarde parfumée au musc.
19h45, lavée et séchée, vêtue comme le membre d'une secte de dépressifs, je passe côté couchages.
Deux rangées de 28 capsules empilées, la mienne est à quelques centimètres du sol. Son numéro est indiqué à la peinture blanche sur le béton comme s'il s'agissait d'une place de parking.


La ruche et le parking
Entre la cabine de bateau et l'igloo, il y a la mer électronique .
L'espace n'est pas aussi petit que l'on pourrait le croire. Je suis dans un igloo ou peut-être dans une cabine de bateau. La lumière y est douce, la température parfaite, je m'y sens bien. Je baisse le store.
Parce qu'on ne peut pas associer gel douche au musc et porno, il n'y a que deux réglages possibles : la lumière et... Est-ce un ronflement ? Non, c'est le bruit de la mer, parfois entrecoupés de parasites électroniques.
Parfois j'entends passer une personne qui prend une photo, parfois c'est une clef de casier qui tombe par terre. Je pique-nique dans un igloo en écoutant le ressac des vagues. Et au risque de finir de ruiner ma réputation de fille cool (dans l'hypothèse où celle-ci aurait un jour existé) : c'est super bien.
20h06, j'ai fini mon pique-nique, je vais faire un tour. Une quarantaine de secondes plus tard, je suis de retour. Côté femme, il n'y a rien à voir que je n'ai déjà vu.
20h40, ma voisine est très bavarde, que ce soit au téléphone à l'intérieur de sa cabine ou à l'extérieur où elle explique en anglais à je ne sais qui que l'on est pas autorisées à boire. Je m'entends formuler un "ta gueule" bien français qu'elle n'entendra que si elle fait attention à ce qui se passe autour d'elle. Ce qui ne semble pas être le cas.
20h49, le réceptionniste me confirme que l'espace lounge n'existe que dans le ninehours de Kyoto. Une seule option s'offre maintenant à moi : ne rien faire.
20h51, de retour dans ma capsule, j'écoute la mer. Ma voisine est allée voir ailleurs si j'y étais.
Je suis dans la cabine d'un bateau, la mer est électronique et j'ai mis mon réveil à 6h.
21h20, seules dix capsules sont occupées.
Quelqu'un tousse. Un téléphone vibre.
22h20, je suis réveillée sans raison.
Bruits de pas, clefs qui tombent, faux mouvements, un simple store me sépare du couloir. Certaines nouvelles venues semblent chercher à démanteler la ruche. Prendre un avion en début de matinée dans un autre terminal rend mon sommeil léger. 
23h12, nouvelle arrivée douloureuse, nouveau réveil. 
4h50, premier départ.
5h00, la vie commence à reprendre. J'écoute la mer, je n'ai pas envie de partir. J'éternue, deux fois — secrète dédicace à ma voisine que, malgré mes appréhensions, je n'ai plus entendue depuis quelques heures.
5h50, en quittant ma capsule, je constate que seules trois alvéoles sont restées inoccupées. J'ai semble-t-il dormi plus profondément que je ne le pensais. La ruche se réveille et la salle de bain grouille.
5h59, après avoir rendu ma tenue de bagnard, je réintègre le terminal. J'envisage presque sereine les 17 heures de trajet à venir.
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dimanche 14 décembre 2014

Tokyo, ses sans-abri et leurs cercueils-Transformers

"C'est pas juste, tout le monde écrit sur les sans domicile fixe japonais pour dire qu'ils existent. Comme si le Japon devait s'excuser d'avoir des SDF." 

J'aime discuter avec Francesc, même à jeun. Et Francesc n'est pas emballé par mon idée d'écrire sur les sans-abri d'Asakusa.

J'avais déjà évoqué le sujet en racontant ces 12 heures à traîner dans le quartier mais en essayant de me défendre, je réalise combien éviter le misérabilisme et ne pas enfoncer des portes ouvertes va être compliqué. Francesc marque un point : pourquoi s'étonner de l'existence au Japon d'un phénomène probablement universel ? 

Si je ressens le besoin d'en parler, c'est peut être à cause de cet homme qui, dans le passage couvert qui jouxte ma rue, s'est approprié un espace qui a tout de la chambre sans murs. A la nuit tombée, son lit en carton à même le sol, il lit ses mangas. J'ai souvent l'impression de violer son intimité alors que lui ne me prête aucune attention. 

C'est peut-être aussi parce que ma principale angoisse est de finir folle et, au terme de ma désocialisation, sans domicile fixe. Quand j'envisage cette perspective deux questions se posent : quels biens garder — version verre aux 3/4 vide du "qu'amener sur une île déserte ?"  — ? Avoir un chien ou pas ? Les sans-abri japonais n'ont pas de chien.

Mais silencieux, âgés et émaciés, ils constituent une communauté à part entière. Elle fait partie de mon environnement et représente quelque chose de hors-norme — au sein de la société nippone d'abord et par rapport à ce qui m'a été donné de voir de comparable ensuite —, je ne vois donc pas pourquoi je n'en parlerais pas.

Le Japon semble avoir à cœur de trouver une place à chacun. Tout y est strictement codifié, millimétré, chronométré, ordonné : il faudra une ou deux personnes pour, en pleine nuit, assurer la circulation d'une rue piétonne en travaux ; il faudra également des employés pour dire bonjour, merci et au revoir dans certains magasins. Alors des individus à la marge de cette mécanique si soigneusement huilée, ça fait désordre. Parce qu'eux-mêmes semblent avoir intégré l'idée, on les retrouve essentiellement au nord-est de la ville, dans l'arrondissement de Taitō.

Si la société japonaise a pour principal objectif de préserver son harmonie, elle est aussi très encline à instaurer et à maintenir des ségrégations plus ou moins visibles. Les sans-abri forment donc une communauté au sein d'une structure sociale où l'intégration se fait parfois au forceps et où l'exclusion est probablement plus violente qu'ailleurs. Si l'on en croit les articles et les études sur le sujet, ces hommes — majoritairement — se sont vus privés d'emploi suite aux fermetures d'usines causées par l'éclatement de la bulle spéculative au début des années 90, la décennie perdue.

Macdo, la nuit.

Depuis que je passe mes journées au Macdonald's, nous nous côtoyons. Si l'on ne se parle pas, le problème de la langue n'est qu'accessoire. Au cœur très touristique Asakusa, nous vivons sur deux calques posés sur une même carte postale. La plupart évolue au sein d'un espace circonscrit par deux Macdonald´s et le temple bouddhiste Sensō-ji, certains traînant avec eux un chariot de cannettes compactées.

Au premier coup d'œil, on voit juste beaucoup de personnes âgées. Ayant lu partout que le vieillissement de la population est l'un des problèmes majeurs de l'archipel, on ne s'étonne pas. Puis, on retrouve ces seniors assis, souvent seuls, le regard vide devant le WINS, le trop propre, gigantesque et déprimant PMU japonais. Au fil des jours, on finit par en reconnaître certains et par identifier des icônes comme la kogaru toujours impeccablement quoique lourdement maquillée ou sa camarade édentée qui m'a un jour offert des gâteaux secs.

Asakusa, sa kogaru
Est-ce parce qu'ils n'interpellent jamais les passants pour leur réclamer quoi que ce soit ? Est-ce grâce à l'association Sanyukai qui met notamment à leur disposition une cuisine et offre des soins gratuits au sein de sa clinique ? Les sans-abri tokyoïtes semblent mieux traités par la vie que ceux que l'on croise en Europe. Il est difficile de déterminer parmi les vieillards qui passent leur journée chez le géant du fast-food lesquels sont seulement désœuvrés et lesquels sont effectivement à la rue.

Mais une fois les boutiques fermées, les cartons s'alignent le long du principal passage marchand d'Asakusa. Leur agencement matérialise la rencontre du cercueil et du robot Transformers. La communauté devient presque visible.

Passage marchand d'Asakusa, un soir d'hiver vers 22h.

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lundi 8 décembre 2014

Chercher du travail au Japon et pleurer à Shinjuku

Trois mois. J'ai trois mois pour devenir ofisu redi (office lady).


Chercher du travail au Japon me renvoie à mes années de jeune diplômée. Partir de presque zéro parce que jusque-là, CV et lettres de motivation n'ont  servi qu'à dégoter des jobs saisonniers ou à justifier la mission de gratte-papier obtenue par piston. Je ne parle pas la langue et le CV japonais est encore un mystère : je (re)pars de presque zéro.



D'ailleurs, à part l'envie de voir de plus près le monde des salarymen, quelles sont mes motivations ?



Mes cours de français me suffisent pour vivre mais mon visa expire en mars. Et comme je n'ai ni les moyens ni l'intention de payer une école de langue à 5 000€ ou d'épouser Superhiroya, il faut que je trouve une entreprise qui sponsorise mon visa. Jusqu'au Japon, on attend de moi que je renonce à l'insouciance.



Et là se posent les questions qui se sont posées au début de ma vie active : A qui et en quoi puis-je être utile ? A l'époque, je n'avais pas trouvé de réponse mais j'avais dissimulé mes doutes. J'étais devenue attachée de presse, mieux : consultante relations presse. Si j'avais un titre, c'était bien que j'avais une place. Les années passant la question est devenue un peu plus complexe : A qui et en quoi ai-je envie de me rendre utile ?



Je ne sais pas pour vous mais pour moi, la question reste en suspens.



Vouloir rester au Japon m'amène à être un peu moins exigeante. Au moins pour un temps. Parce que pour trouver une entreprise qui sponsorise son visa, le gaijin a deux options : être ingénieur ou enseigner l'anglais. Entre les deux, mon cœur balance.


J'ai donc rendez-vous au centre d'aide à l'insertion professionnelle des étrangers de Shinjuku. J'y vais par acquis de conscience. Je ne pense pas que l'on puisse tirer quoi que ce soit de ce genre de services... A part peut-être une tasse de café soluble et des prospectus que je ne lirai pas.


Qui plus est, on m'a dirigée vers le centre réservé aux détenteurs d'un Visa Vacances-Travail. Quand j'ai demandé si je devais amener un CV, on m'a répondu que ma carte de résident et mon passeport suffiraient. Le temps partiel au fast food me tend les bras.



J'arrive un peu en avance. Je m'attendais à trouver quelques bénévoles bienveillantes portant des pulls angora dans une petite salle obscure, c'est en fait tout un rez-de-chaussée qui est occupé par l'agence. Ambiance ANPE-hall de gare, des salariés, pas de café soluble.



Une interprète m'accueille et me fait remplir une fiche d'identité : nom, coordonnées, âge. Rien de très pertinent pour parvenir à m'aiguiller. Il est 9h59, mon rendez-vous est à 10h, je suis appelée au bureau numéro 11.



Ma conseillère s'excuse de ne pouvoir garantir qu'ils me trouveront un emploi. Je suis tentée de lui dire que je ne m'attends pas à ce qu'ils me trouvent quoi que ce soit. Son implication semble sincère, je me contente de dire que comprends.



Et puis il y a aussi ce problème lié au fait que, selon ses papiers, un Français titulaire d'un Visa Vacances-Travail ne peut le transformer en un visa de travail classique. Ce n'est pas tout à fait vrai mais effectivement, ça reste un problème annexe. Il faudra quand même aller voir son collègue qui-a-plein-de-connaissances. Il est au bureau d'à côté et il aura surement des réponses. Soit.


Elle me demande quels sont mes diplômes, si j'ai déjà travaillé en France et ce que je sais faire.


Suis-je sûre de ne pas vouloir travailler dans un restaurant ? Et dans une usine ? Parce qu'elle aurait peut-être quelque chose à me proposer... Je me sens un peu ingrate de lui expliquer que si l'usine est ma seule option, il vaudra peut-être mieux rentrer en France.



Donc, non, ils n'ont rien pour le moment. 



10h30, allons voir le puits de science qui aura des réponses à ce problème de visa qui n'en n'est pas vraiment un.



La soixantaine, un physique qu'on oublie. Je m'assois à son bureau, il ne me salue pas et s'adresse à l'interprète sans me regarder. Je n'existe plus vraiment.



Donc lui, son domaine c'est le juridique, une fois qu'un employeur a initié les démarches pour sponsoriser son futur salarié. Il me fait passer une copie du dossier à remplir. Ça ne m'est pas d'une grande utilité mais il faut bien justifier notre entrevue.



" – Malheureusement, la notice est en japonais et nous n'avons pas de traduction.

 – Peut-être que je trouverai en ligne ?

 – Non, vous ne trouverez pas.

...

 – Et puis entrer au Japon avec un Visa Vacances-Travail et un visa de travail ce n'est pas la même chose.

 – ... Oui mais je pensais que l'un pouvait mener à l'autre...

 – Oui, mais ce n'est pas si simple. Et je suis désolée de vous dire ça mais votre niveau de japonais n'est pas suffisant pour travailler dans un bureau."



Mais pourquoi est-il aussi méchant ? 



Street-level bureaucracy. Je vais te dire des trucs désagréables qui ne vont te servir à rien, parce que ça fait partie de la poignée des trucs amusants qui sont compatibles avec mes attributions.



Je voudrais partir. Maintenant. Je demande si nous en avons fini.



Non, il a encore une question pour moi. Il me regarde enfin. Il sourit.



" – Est-ce que vous aviez des difficultés pour trouver un emploi en France ?
...

Non.

– Alors vous aimez le Japon.

– Oui.

– Merci."



Il sourit, ce con.



Sans bien comprendre ce qui se passe, je suis debout.  


10h44, les larmes sont montées avant que j'ai réalisé quoi que ce soit. Je suis bien censée être cette personne sur qui tout coule, non ? D'ailleurs, c'était quand la dernière fois que j'ai pleuré ? Un an en arrière ? Peut-être plus. Je vomis et je pleure rarement, ce sont deux de mes principes de fonctionnement.



Alors que je suis en train de renifler en plein courant d'air, l'interprète vient vérifier que je vais bien. 



"– Il était si violent... Et tout ce qu'il m'a dit, je le savais déjà.

–  Il ne voulait pas être méchant. Il est très direct, il est comme ça avec tout le monde. Il travaillait à l'immigration avant.

– Mais son job, c'est pas de conseiller ?"

Elle hausse les épaules, me redit combien elle est désolée. Il fait froid, abrégeons nos souffrances. Je force un sourire, lui répète que je vais bien et la quitte.
 
11h09, je suis encore en train de renifler dans le métro. Un fonctionnaire aigri m'a fait pleurer et l'un des problèmes majeurs de ce pays est que l'on ne peut pas se moucher dans le métro.


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