«
Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une
fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée
reçue de prendre le contre-pied des idées reçues,
mathématiquement, les chances sont les mêmes pour tous et que de
temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor
avec la pièce, ne jamais se fier aux apparences, confondre sciemment
le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre,
être là —
dasein
— et
tout vous sera donné par surcroît. Enfin un peu… » Chris Marker1
Une
des choses rapidement perturbantes ici, c'est ce flottement entre le poids d’une
solitude bien réelle et le souci, fait priorité, de garantir
l'harmonie du groupe.
Le Nippon ne reçoit pas chez lui et, par souci de faire primer le tatemae(le
consensus de façade) sur l'honne
(les
véritables opinions et désirs)2,
limite la plupart du temps sa conversation à des sujets
balisés.
Ai-je
pour autant le droit de proférer qu’il est moins bon en
relations interpersonnelles que le ressortissant d'un autre pays ?
Tentant
mais facile, trop. Puisqu'il faut faire avec le cliché, je dois au moins essayer de le détricoter.
Si sabishii (solitaire, isolé) est l'un des premiers adjectifs que les méthodes de japonais jugent utiles d'enseigner, je connais peu de mégapoles dont on vante la convivialité. La grande ville est synonyme d’anonymat, il n'y a rien de très japonais là-dedans. Par contre, l’une des spécificités du pays du Soleil-Levant est que, qu'il
s'agisse de solitude ou de n'importe quoi d'autre, les solutions —
parfois
effrayantes à les regarder d'un œil occidental —
abondent. L’isolement y est
donc un peu plus mis en scène qu'ailleurs, notamment par le développement d’une offre de
services visant à le tromper : déclinaison sans fin de cafés-concepts étranges, location d'amis, relations virtuelles de toutes sortes,
etc.
On
invite l'otakuà
la simulation de relations sentimentales sur Nintendo DS3,
et lorsqu'il évoque le fait que ces liens virtuels le dispense de chercher un(e) partenaire en trois dimensions, la
boucle est bouclée. Il en va de même pour les office
ladypréférant
la compagnie de jeunes hôtes aussi maquillés qu’inoffensifs à
une relation qu'elles craignent trop contraignante. Plus surprenant
encore, j'ai pu constater que si les sans abris de mon quartier se
connaissent tous, ce n'est pas pour autant qu'ils vont traîner
ensemble. Tout au plus se saluent-ils en se retrouvant le
matin au Macdonald's. Ils s'assoient ensuite chacun à leur table
puis passent le reste de la journée à vivre en parallèle les uns
des autres. Au Japon, la solitude est mieux qu’acceptable, elle est
choisie et revendiquée.
Moi-même,
il est possible que je m'y retrouve. Depuis mon arrivée, je n'ai
plus aucun problème à aller seule au restaurant. Jusque-là, l'idée
m'aurait parue idiote mais le restaurant japonais est pensé pour les gens seuls : on y mange alignés, face au cuisinier ou à la fenêtre. Faire la conversation n'est pas requis et je réalise à quel point c'est appréciable même si mon éducation m'a appris que le repas est un moment d'échange — peu importe, à la limite, le contenu de l'assiette. Alors le
Français est-il meilleur en société ? La question me paraît
d'autant plus difficile qu'étant ici sans attache, je rêve parfois
de devenir ermite urbaine. Le concept reste à préciser mais il me semble qu'observer les gens en limitant mes interactions avec eux au minimum pourrait très bien me rendre heureuse. Si l'être humain est un animal social, les soirées avec mes semblables m'embrument. Et les lendemains sont pénibles.
Plus japonaise qu'un Japonais, je deviens une asociale
qui ne tient pas l'alcool.
Peut-être faut-il alors revoir le prisme au travers duquel je considère cette maladresse. La différence majeure entre les sociétés française
et japonaise est que la première repose sur
la recherche de l'épanouissement individuel tandis que la seconde a pour objectif
la préservation de l'équilibre du groupe. De fait, ce que j'analyse comme une faiblesse sera perçu en terre nippone comme une vertu. Il est d'ailleurs assez ironique que la société où la recherche de la convivialité est la plus forte est aussi la plus individualiste. Et parce que le paradoxe est de rigueur, le
Japon est aussi la patrie du karaoke. Et je ne connais que peu
d’expériences plus intimes que de chanter faux, en cœur, un Call
Me Maybeou
un Baby,
One More Time.De
plus, Tokyo compte un nombre incalculable de restaurants, de bars et
d’izakayane
pouvant accueillir plus d'une dizaine de personnes. On y est saisi par l'impression improbable dans une ville de cette dimension que ce sont
les proches du patron qui font tourner son commerce. Et siles réunions nocturnes des salarymenrelèvent la plupart du temps de l'obligation de ne pas décevoir leur
supérieur, elles se font consciencieuses
beuveries, amenant une clientèle devenue étrangement joviale à repartir
en titubant — plus ou moins joyeusement selon le degré
d’alcoolisation de chacun.
Finalement, la
vraie question est celle de la corrélation entre l'harmonie de la société nippone et l'isolement d'une partie de ses membres. Je ne suis pas certaine que mon nouveau — et bref — statut d'ermite tokyoïte me suffira à en saisir toute la complexité. がんばります!4
Police
de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !
1Chris
Marker, Le
dépays,
Editions Herscher, 1982 cité dans Le
Goût de Tokyo,
textes choisi et présentés par Michaël Ferrier, Mercure de
France, collection Le Petit Mercure p.118., 2008
Incitation au divertissement criard, Akihabara représente par certains aspects le pire de la culture japonaise. Son Electric Town,
c'est d'abord la Chuo-dori le long de laquelle
s'enchainent plusieurs centaines de magasins d'électronique, une dizaine d'immenses game centers et plusieurs dizaines demaid cafés et autres cafés à chats, ninjas, catins-câlins, etc. Les déclinaisons semblent sans fin. On arrive intrigué et si l'amusement cède
parfois le pas à la
désolation, on repart avec des figurines pour
lesquelles s'est révélé un réel besoin. Ayant perdu tout recul, j'ai fini par sincèrement aimer l'endroit.
Don Quijote Akihabara, 7h27
Il est
6h20 quand je quitte Asakusa. Les poubelles et une poignée de piétons sont dans la rue. Seuls les konbini et le Don Quijote fonctionnent. J'aime ce moment de plein jour un peu mort et ça tombe bien, j'ai 45 minutes de marche devant moi pour en profiter.
7h04, le long des rails de la ligne Yamanote qui relie Ueno et Akihabara, je devance une
jeune femme souffrant de rachitisme. C'est une
des premières choses qui m'ont frappée au Japon : le nombre de personnes, généralement âgées, ayant les jambes arquées. Je n'ai trouvé que peu d'articles sur le sujet, alors qu'ici le problème est courant, voire banal.
7h10, j'arrive à la
station JR d'Akihabara. Sans surprise, seuls le Vie de France et quelques autres
chaines de café sont ouverts. J'achète un onigiri thon cru-wasabi au premier konbini venu. Les employés de bureau sont
en marche, je suis la
seule touriste.
7h27, je longe la Chuo-dori. Tous les stores sont baissés et de nombreux camions circulent. Je découvre que le Don Quijote est fermé. Electric Town vit au rythme des games centers et des magasins d’électronique, généralement ouverts entre 10h et 23h. Passé minuit, Akihabara
devient une ville fantôme. S'y aventurer à une heure tardive, c'est risquer de
se confronter à... rien.
Distributeur de ramen en canette
8h13, dans une petite rue, le premier
distributeur de boissons chaudes que je retrouve depuis le début de l'été est
un distributeur de soupes ramen en canette. Et ils ont
poussé le raffinement jusqu'à disposer des petites poupées en
tissus dans la vitrine. Plus de doute possible, les Japonais sont les rois
du merchandising.
10h05, les inévitables
touristes français s'engouffrent dans le Don Quijote qui vient
d'ouvrir. Pour moi, c'est l'heure de pister les otakus en costume cravate qui, plutôt que d'aller travailler, vont passer quelques heures dans une salle d'arcade.
10h18, J-pop mortifère et bruitages cacophoniques : Bienvenue au Sega Center, l'un des principaux game centers de la zone.
Il n'y a qu'au Japon que l'on peut
espérer gagner une tranche de saumon en peluche qui sourit. Je me dois d'essayer. Dans les secondes qui suivent, je perds 100 yens et ce qu'il me restait d'illusions quant à mon habileté.
Je poursuis mon ascension en sachant que chaque étage sera plus sombre, bruyant et enfumé que
le précédent. Au troisième niveau, je découvre l'existence d'un jeu de
simulation mettant en scène des écolières-chanteuses-zombies.
Je quitte l'endroit alors que les otakus confiants dans leur doigté expert prennent leurs marques sur les UFO
catchers. Ils pourraient essayer de gagner des bonbons ou des plats
cuisinés en sachet mais leur Graal s'avère généralement être une figurine aux proportions inhumaines. La culotte blanche ce
qu'il faut visible est un prérequis mais, ode à la diversité ou relents d'une insidieuse culture pédophile, la taille du bonnet de soutien-gorges reste variable.
11h03, en me promenant
dans les rues adjacentes, je tombe sur une boucherie. C'est une
grande vitrine à partir de laquelle la clientèle commandera depuis l'extérieur. Au Japon, le métier de boucher, mal considéré,
est réservé aux Burakumin, les personnes de la communauté. Ces derniers forment une véritable caste, victime d'une ségrégation qui remonte à la période féodale. Essayer d'en savoir plus reste difficile, surtout lorsqu'on arrive avec des questions candides— Mais pourquoi ? Depuis combien de temps ? — auxquelles les Japonais ne souhaitent généralement pas répondre. Le
sort des Burakumin reste un tabou majeur.
J'essaie de distinguer sur le visage du marchand un signe qui trahirait son
appartenance à une ethnie particulière et je me rappelle le "Chut, ils sont partout !" employé pour me faire taire par l'un de mes élèves que je questionnais sur le sujet. Je poursuis ma route.
11h27, de retour sur l'axe principal, je réalise que la foule est arrivée, les vendeurs haranguent le chaland au micro et la musique est
trop forte.
11h30, je croise ma
première soubrette de la journée qui, tout sourire, distribue ses
prospectus. Je m'arrête un moment pour l'observer. Ça n'a pas l'air de marcher très fort pour elle et je la
surprends à relâcher le sourire pour faire clairement la moue.
Quelques pas de danse suggérés par le manager qui lui
parle dans l'oreillette, elle reprend son sourire figé. La journée s'annonce longue.
11h50, j'ai faim mais entre
les maid cafés, les restaurants de spaghettis-bolognaise-œuf-sur-le-plat et les chaînes occidentales, je
sais que ce n'est pas à Akihabara que je vais vivre une grande
expérience culinaire. Mon seul espoir se trouve dans les rues adjacentes à la Chuo-dori où, après de longues minutes d’errance, je finis par tomber sur un restaurant qui m'inspire confiance.
Comme je tiens à peine sur mon
tabouret, je me demande comment font les gens aux dimensions
normales. J'arrive à la conclusion qu'ils débordent, c'est
inévitable. Le plat que je commande s'avère être parfaitement à mon
goût. Du riz ferme et tiède recouvert de nattō, de thon gras broyé et de différents condiments. Les fils du nattō relient élégamment ma bouche à mon bol, je suis enchantée. Un groupe de touristes chinois rejoint ma table. Ça se confirme, mon voisin
déborde même si, malin, il prend appui contre le mur derrière nous. Alors que je quitte les lieux, ce dernier affirme son statut de gaijin XL en recommandant une portion.
12h44, Macdonald´s Japon sort un milkshake parfum patate douce, en édition
limitée. Je découvre qu'en plus d'une belle couleur de glace à la
myrtille, il a un bon goût de tarte tatin, je suis séduite.
12h55,j'arrive au premier étage d'Akibazone, fief de l'otaku gavé au fan service. Sur fond de J-pop qui couine, je suis accueillie par un
irrrashaimase à la fois paresseux, mécanique et agressif. Cet
employé est probablement malheureux, en tous cas, il me fait peur.
Contemplant les images d'héroïnes de manga dénudées vendues autour de 20€ l'unité, je réalise que je perturbe les recherches d'un collectionneur d'une vingtaine d'années,
encore dans son costume de salarymen. Aux regards mauvais qu'il me lance, je peux le dire, il est agacé. Je vais donc trainer au rayon porno où là, par contre, les clients, absorbés par des images dégoulinantes de fluides corporels ou par le choix d'une housse de polochon sexy— oui : housse-de-polochon-sexy —, ne font pas cas de moi.
Après avoir fait le tour de l'étage consacré aux figurines, je décrète ne pas avoir absolument besoin d'un nouveau porte-clefs. J'ai de longues heures devant moi pour changer d'avis.
... parce que quand même, un porte-clefs, ça doit faire du bruit en tombant et le mien est en tissus, alors bon....
Et soudain, sur ma route, un petit taudis.13h39.
Je visite maintenant le Mandarake Complex et ses huit étages de produits bizarres/vintages. Chacune des huit boutiques a sa spécialité : bandes dessinées, poupées et monstres effrayants, voiturettes, jeux de société, souvent dans leur emballage d'origine. Antre du bizarre parfaitement agencé, l'endroit est enchanteur.
14h18, il est temps
d'aller voir ce qui se passe au Don Quijote. Le Donki d'Akihabara est plein de surprises : on peut y acheter une myriade de produits incroyables, y observer les otakuin vivo danser frénétiquement sur les arcades de DanceDanceRevolution,on peut aussi se rendre à la boutique AKB48attenante à la salle de concert du groupe où chaque soir, il est possible
d'assister au spectacle de l'une de ses quatre "équipe". Néanmoins, pour obtenir le sésame permettant de frapper l'air en
rythme avec son tube luminescent, la route est semée d'embûches. J'ai pour ma part été stoppée dans mon élan par la lecture des instructions
en ligne.
Nous avions discuté
du phénomène avec Natsumi, une de mes élèves proche de la trentaine.
Elle-même fan du groupe, elle
partage sa passion avec son mari, l'un et l'autre ayant leur membre préféré. Est-ce source de tensions ? Non, non... chacun sa préférée, c'est tout. Elle m'apprend que le groupe collectionne les records de ventes d'albums. La raison serait qu'avec chaque disque, on obtient ticket permettant de serrer la main
de l'une d'entre elle pendant 10 secondes. J'avais alors répondu en ouvrant de grands yeux, peut-être ai-je même laissé échapper un : "Oh putain..."
Mais aujourd'hui, la boutique est vide. J'apprends tout de même que leur 36ème et dernier Maxi Single
s'intitule Labrador Retriever.
...
LABRADOR RETRIEVER.
...
Comme les mots me
manquent, un intermède musical — de 6 minutes 30 — s'impose.
Je prends une photo avant
que l'une des caissières me hèle. Je me retourne, prenant mon meilleur air de gaijin idiote — la tête légèrement penchée sur
le côté, toujours — pendant qu'elle me fait signe que non, dame
desu. Je m'excuse et je pars.
15h, pour me remettre de ces émotions, je me rends au
café Moco. Sa décoration rétro, ce qu'il faut discordante et
ses fauteuils moelleux en font l'un des endroits les plus agréables du quartier. Leur sélection musicale est à la fois étrange et
discrète et j'aime la vieille dame lunaire qui gère le lieu. Cerise sur le gâteau, l'espace est fumeur. Il y flotte une légère
odeur que, bien que je sois non-fumeuse, je n'hésiterai pas à qualifier d'agréable — et il en
sera probablement de même pour quiconque a grandi auprès de parents
fumeurs.
Surprise que
le thé vert en glaçons broyés dans un verre de lait pour lequel
j'ai opté soit une bonne idée, jedécouvre
sur un prospectus tout ce que je rate en n'étant pas au café Maidream tout proche.
Dans un souci de transparence, je retranscris les informations au caractère près :
How to enjoy MAIDREAM
1. First. Forget all
bad memories you have.
2. Maids take you to
the seat.
3. Maids do an easy
celemony of dream candle.
4. Please oder
something you like. Maids will bring the food and drink Before you
eat maids do magic to make the food and drink more delicious.
5. Plus, if you oder
special menu (WAGAMAMA SET), you can see dance performance.
Before you eat maids
do magic to make the food more delicious. If you oder omelette rice
you can see maids drawing.
Pour ceux qui seraient
étrangers à l'anglais japonais, sachez qu'outre une
exhortation à oublier tous mes mauvais souvenirs, je passe à côté d'une petite
célémoniede bougie de rêve
(sic), de magie pour que ce que je suis sur le point d'ingérer
soit plus délicieux (sic) et, si je suis d'humeur à prendre un menu spécial,
d'une danse, voire de dessins au ketchup sur mon omelette —
évidemment, ces malheureuses ne peuvent pas savoir que je n'aime ni
l'omelette ni le ketchup.
Je ne vois pas le temps
passer mais à 16h10, je me sens obligée de partir. C'est une
mauvaise idée, parce que dehors rien n'a changé et il ne flotte pas
cette odeur étrangement réconfortante de cigarette.
Je traîne sans but dans les principaux
magasins d'électronique. Je m'ennuie un peu.
18h, la nuit est en train
de tomber, je reçois quelques gouttes sur le visage et un marginal
crie devant le poste de police. Ses propos n'ont pas l'air de beaucoup émouvoir les agents qui le regardent s'époumoner depuis leur guérite. Je sais au son de
sa voix qu'il est très contrarié, je ne suis pas en
mesure de déterminer pourquoi.
18h15, il pleut vraiment. Je me réfugie dans le premier magasin venu : le M's, sept niveaux entièrement consacrés au sexe. Est-ce la fatigue ou ces Libidolls au torse de petit garçon que l'on honore
au niveau du nombril ? Le fait est que croiser le
regard des clients, des hommes pour la plupart, me demande un réel effort. Me voilà devenue prude.
18h22, il s'est arrêté
de pleuvoir. Mouillée, ma chevelure est imprégnée d'une odeur de
cigarette qui ne suscite plus aucune nostalgie. Non, mes cheveux
puent. Je rentre à la maison.
Police
de la coquille, merci de me contacter
en cas de besoin !