jeudi 29 juillet 2021

GIRI GIRI de Nicolas Boyer vient de paraître aux Editions de Juillet !

 Que vous recherchiez un objet également beau, exotique et contondant, que vous aimiez le Japon, l’œil gris GIRI GIRI de Nicolas Boyer ou ma main gauche dextre (j’ai participé à l’écriture des textes) ; ce livre vous est destiné.

GIRI GIRI de Nicolas Boyer aux Editions de Juillet

editionsdejuillet.com

dimanche 10 mars 2019

Témoignage // “J’ai quitté mon job d’attachée de presse pour vivre à Tokyo” sur Les Echos

TÉMOIGNAGE // Agathe Parmentier, 35 ans, a quitté son poste d’attachée de presse pour s’installer au Japon. Une expatriation partie d’un coup de cœur et sans projet défini. La jeune femme exerce désormais plusieurs métiers, dont auteure.

Capture d'écran Les Echos Start
“Je me suis installée à Tokyo en 2014 sans bien savoir pourquoi. Je n'étais pas fan de manga ni, pour tout dire, vraiment curieuse de la culture nipponne. J'aimais les sushis, mais les amateurs de pizza ressentent-ils le besoin d'aller vivre à Naples ?


J'avais découvert le Japon par hasard, un an plus tôt, fin 2012, traînée par mon conjoint de l'époque. La découverte du Japon a duré 10 jours, le temps des vacances. Mes attentes étaient minimes. Et je me suis retrouvée sinon séduite, du moins intriguée. Le coup de cœur couvait.

En 2014, je venais d’avoir 30 ans, je travaillais comme attachée de presse à Paris, j’ai ressenti l'envie (ou le besoin ?) de repartir. Nous revenions d’une année de césure à Melbourne, en Australie, où j’avais enseigné le français et travaillé dans une librairie. J’avais déjà publié un livre, “Contre-culture confiture”, un recueil de chroniques sur la génération Y et j'ai décidé de poursuivre dans l'écriture.

Ce choix n'était ni raisonnable ni rationnel : je n'étais pas rentière (je ne le suis pas devenue entre-temps). J'ai lâché un CDI pour devenir précaire dans un pays dont je ne parlais pas la langue. Pour autant, je partais du principe que, pour ma génération, l'insécurité de l'emploi devait avoir comme corollaire une certaine liberté. Puisque mon parcours professionnel n'était pas pavé, j'avais le droit de prendre quelques chemins de traverse.

Je suis donc repartie, seule cette fois, pour comprendre et écrire, pour démêler mes sentiments. Une seconde fois après l’Australie, j'ai mis ma carrière d'attachée de presse entre parenthèses et je me suis envolée vers le Japon. Mon projet était encore peu défini quand je me suis expatriée.


Ma principale crainte était que ma famille ne comprenne pas. Que mes proches s'inquiètent ou me jugent pour mon inconséquence. Finalement, tout le monde m'a encouragée. Ils savaient que je n'étais pas une tête brûlée et que mon projet, même si mal défini, me mènerait quelque part.

Une liberté précieuse

Est-ce que j'ai cherché un vrai emploi (un de ceux avec collègues et horaires fixes, j'entends) ? J'ai cherché, sans m'acharner. Le Pôle emploi japonais (Hello Work) s'est chargé de m’en dissuader. Imaginez, après avoir émigré, qu'un conseiller Pôle Emploi vous demande si vous êtes venue dans son pays parce que vous ne trouviez pas de travail dans le vôtre avant de conclure que, de toute façon, vu votre niveau dans sa langue, vous ne trouverez rien. Je savais en arrivant au Japon que ma vie se construirait à la marge, ce type n'a fait que me conforter dans mon idée. Ma liberté est précieuse. Ce mode de vie est un choix. À l'heure actuelle, j'écris un roman qui évoque la culture pop japonaise. Cette place à la marge me laisse l’espace suffisant, je crois, pour être une bonne observatrice de la société japonaise.
Aujourd'hui, j'ai trois casquettes : auteure (depuis mon départ, j'ai publié deux autres livres, un évoquant ma vie à Tokyo, intitulé “Pourquoi Tokyo ?” et un premier roman, intitulé “Calme comme une bombe”), professeure de français freelance et, à l'occasion, figurante dans les séries télévisées japonaises. Avec un master de droit et un master de sciences politiques en poche, je n’avais pourtant pas les diplômes attendus pour ces carrières.


En ayant fait le choix de la précarité (une précarité relative), ma vie est à mille lieues de celle de l'employée de bureau japonaise. Cela dit, je ne ferme pas la porte au monde de l'entreprise, si une opportunité en or se présente, je n'hésiterai pas à la saisir ! L'essentiel est que travailler en indépendante m'a permis de mieux cerner mes forces et de déterminer mes priorités”.


Le témoignage est à retrouver sur la page des Echos.

lundi 25 février 2019

Interview // Rencontre à Shibuya avec Le Petit Journal

Née en 1984, Agathe Parmentier est l'auteure de deux ouvrages : un carnet de voyage intitulé "Pourquoi Tokyo?" (2016) et un roman, "Calme comme une bombe" (2017). Ce second livre narre l’histoire de quatre jeunes entre Paris, l’Australie et le Japon.
Le choix de ces trois pays correspond en effet aux trois lieux chers à Agathe Parmentier. Elle réside aujourd’hui à Tokyo après un parcours tout à fait atypique. Entre incompréhension et fascination, la première rencontre avec le pays n’a pas été facile. Après avoir entrepris des études en droit  et en sciences politiques, elle se lance dans le monde du journalisme pour lequel elle devient chroniqueuse. C'est en 2014 qu'elle s’installe à Tokyo. Et donc, pourquoi Tokyo?


calme comme une bombe
Calme comme une bombe - Au Diable Vauvert (12 janvier 2017)


lepetitjournal.com Tokyo : Comment avez-vous découvert le Japon ? 
Agathe Parmentier : Je passais un an en Australie, avec mon  partenaire, et nous avions économisé pour un projet de vacances. Je souhaitais aller en Thaïlande et lui à Tokyo. Nous avons donc décidé de découvrir les deux destinations. Au final, je n'ai pas vraiment aimé la Thaïlande, j'étais mal à l'aise, j'avais l'impression de profiter de l'extrême pauvreté. Je me suis sentie plus à l'aise à Tokyo. J’étais plutôt contente de me sentir « pauvre ». J'ai découvert l'étrangeté du pays. C'était coloré et ça partait dans tous les sens. On y retrouvait un côté très enfantin (voire infantilisant) et, en même temps, il y avait une certaine violence, comme des contenus pornographiques voire pédophiles. Il se passait beaucoup de choses dans ma tête. Je me demandais : « Est-ce que j’aime ? Est-ce que je n’aime pas ? Je déteste ? Qu’est-ce que c’est ? » J'ai décidé alors de revenir en France tout en économisant à nouveau pour retourner au Japon afin d'essayer de mieux comprendre cette culture, de l'approfondir. J’avais envie d’écrire sur ce sujet-là. 

Comment s’est passée votre arrivée en 2014 ? 
Même si je me suis séparée avec mon copain, je suis quand même revenue au Japon pour mon projet. J’ai commencé un blog pour raconter mes histoires, mes expériences et pour détricoter aussi des clichés. J’ai commencé à enseigner le français. Évidemment, je ne parlais pas un mot de japonais, ce qui a donné des situations plutôt cocasses. J'ai une fois, sans le vouloir, apporté des biscuits de Fukushima pour le dessert. Finalement, les personnes qui m'accueillaient l’ont bien pris, la grand-mère étant originaire de cette région. Ce qui m’a aussi plu, c'est le fait de ne pas parler le japonais (même si j’ai envie de le maîtriser à terme) car je me sens un peu à la marge de la société et, du coup, je peux observer avec un certain recul ce qui s'y passe. 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce pays ? 
A la base, je ne suis pas fan, ni de mangas, ni d’animés et je n’aime pas forcément les films des Studios Ghibli. Je pense donc que je me distingue de nombreuses personnes amoureuses du Japon. Au final, il s’avère que j’aime les mangas mais pas les plus connus. En fait, je déteste ne pas comprendre un pays et le Japon m’intriguait énormément. J'y suis donc revenue pour ne plus en repartir. J'aime beaucoup ce pays même s'il y a encore des choses qui me dérangent. Pour les bons côtés, par exemple, je me sens en sécurité ! J'oublie la vigilance que j’ai en France. Quand j’arrive à Tokyo, je me sens beaucoup plus légère. J’aime aussi la nourriture, sauf, peut-être, les ramen. Et même si cela m’ennuyait au départ, j’adore aujourd'hui tout ce côté très enfantin, les objets kawaii par exemple. Je suis dingue des gatcha-gatcha : je suis les collections et les nouvelles tendances à fond. Je préférais quand je n’aimais pas ce genre de choses. Et surtout, j’adore la culture et la littérature japonaises. Les Japonais ont de très bons auteurs, notamment des femmes avec des textes un peu barrés et c’est très rafraîchissant. 

Qu’est-ce qui vous déplait dans ce pays ? 
La place de la femme en premier lieu. Pour ma part, je suis préservée puisque je ne travaille pas dans une grande compagnie. Par contre, j’ai une amie qui était bien placée dans la hiérarchie de son entreprise et lorsqu'elle est revenue de son congé maternité, ses collègues lui ont bien fait comprendre qu’elle n’était plus à sa place et qu’il fallait qu’elle rentre chez elle pour s’occuper de son enfant. J'ai également du mal avec cette culture du jeunisme, où, passé 25 ans, tu n’es plus intéressante. Notons également le racisme présent dans la société japonaise. 

Vous vous intéressez maintenant à la jeunesse japonaise : qu’est-ce que vous en avez appris ? 
La jeunesse japonaise est très passionnante. Dans cette société où tout est codifié, encadré, il y a une violence inouïe lors du passage à l’âge adulte que nous n’avons pas en France. Les jeunes passent de la liberté au monde du travail qui est plus que difficile. C’est particulièrement ce passage-là qui m’intrigue. C’est pour ça que je suis fascinée par les hikkikomori, ces individus qui refusent de quitter leur domicile et qui ne s’impliquent dans aucune activité sociale en dehors du cercle familial. Dans un sens, je les comprends un peu. C'est cette peur de ne pas satisfaire les attentes des proches, de son entreprise ou tout simplement de la société. Je pense qu’à la base ce sont des gens très sensibles qui ne rentrent pas forcément dans le moule de la société japonaise. Je m’intéresse aussi beaucoup aux idols de J-pop. Ce monde est particulier : les jeunes filles ou les jeunes garçons n’ont pas forcément besoin de savoir chanter ou danser correctement. Ils sont censés être en perfectionnement constant, comme si, en France, la Star Academy n’était pas une émission de télé-réalité mais un groupe qui vend des CDs. 

L'interview est à retrouver sur la page du Petit Journal.

vendredi 15 février 2019

Interview // « Au Japon, l’hikikomori interroge le rapport à la réussite sociale » pour Studyrama

Qu'est-ce qu'un hikikomori ?

Si l’on se base sur la définition du Ministère de la Santé japonais, est hikikomori l'individu qui refuse de quitter son domicile et de s’impliquer dans des activités sociales en dehors du cercle familial. Pour « mériter » l’appellation, il ne faut souffrir d’aucune pathologie psychiatrique ou de retard mental significatif. Il s’agit d’un comportement d’évitement plus que d’une agoraphobie. La définition exclut également celles et ceux qui répondent à ces critères pour une durée inférieure à six mois.

Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet ?

 L'hikikomori interroge le rapport à la sphère sociale, au travail, à la réussite. D’autre part, je comprends l’envie - voire le besoin - de se couper du monde. En arrivant au Japon, j’ai immédiatement perçu et apprécié le fait que ma méconnaissance de la langue et mon statut d’étrangère me maintiendraient à la marge. Je suis venue au Japon pour essayer de comprendre un pays qui, lors de ma première venue, m’avait intriguée. A l’époque, je m’étais dit : "C’est drôle, c’est coloré, c’est enfantin et violent… Je ne comprends pas". Et je déteste ne pas comprendre ! L’écriture de mon blog pourquoitokyo.fr m’a permis d’initier une réflexion sur les clichés, les ressemblances et les différences entre nos cultures.
Après avoir publié Pourquoi Tokyo et Calme comme une bombe, j’ai eu envie de poursuivre mon analyse de la société japonaise sous le format du roman : mon futur roman parlera des hikikomori et des idoles de la pop nipponne. En choisissant un travail solitaire, d’observation, je choisis moi aussi de garder mes distances face au monde extérieur.

Peut-on dater le début de ce phénomène ?

Cela dépend d’où l’on se place : on pourrait dire que le phénomène existe depuis que des individus choisissent de se désocialiser (ce qui n’a rien d’une spécificité japonaise), depuis que le gouvernement japonais a décidé d’en faire une problématique sociétale ou depuis que le terme s’est popularisé à l’international. Au Japon, on en parle depuis les années 1990.

Est-il lié aux jeux vidéos ?

Non, je ne vois pas de lien particulier avec les jeux vidéos. Si je devais désigner une technologie facilitatrice, j’opterais pour internet. Internet permet de vivre sans avoir à sortir de chez soi pour passer des commandes, par exemple. Mais de là à dire que c'est internet qui crée l’hikikomori, il y a un gouffre !

Quel est le profil type de l’hikikomori ?

C’est le plus souvent un homme, encore adolescent ou plutôt jeune, qui ne peut plus faire face à la pression sociale suite, par exemple, à un échec scolaire, amoureux, à des difficultés à s’insérer sur le marché de l’emploi…Il se coupe peu à peu du monde extérieur.

L'organisation de la société japonaise contribue-t-elle à renforcer ce phénomène ?

Le phénomène d’évitement social n’est pas propre au Japon. Ceci dit, des éléments saillants dans la société japonaise tels que les impératifs de trouver sa place dans une société uniformisante, de respecter codes et hiérarchie, tendent à favoriser le phénomène. A titre d’exemple, on peut évoquer la liberté des jeunes qui se trouve bridée lorsqu’arrive le moment de trouver un premier emploi, très bien rendue dans le petit film d’animation de Maho Yoshida, « Recruit Rhapsody ».

Comment réagissent les autorités publiques japonaises face à ce phénomène ?

Le phénomène est inquiétant pour plusieurs raisons. La première est qu’il annonce une remise en question du modèle uniformisant de la société japonaise supposé permettre à tout un chacun de s’intégrer. Il représente un poids - difficile à évaluer - pour une économie nipponne qui manque de bras. Il provoque également de nombreux débats : parle-t-on d’une pathologie ou d’un phénomène de société ? Combien de personnes sont effectivement hikikomori ?  L’expression d’épidémie sociale est séduisante et les plus alarmistes parlent d’un million de personnes « touchées », mais il est possible que ce chiffre ait été retenu non parce qu’il est juste, mais parce qu’il est impressionnant.

Qu'en est-il de la France ?

Même si des récits d’hikikomori français sortent ça et là, la pression sociale sur la jeunesse est moindre en France. Maintenir l’harmonie du groupe reste essentiel en France, mais cet impératif ne s’impose pas avec autant de brutalité à l’individu qu’au Japon. Pour beaucoup, se faire hikikomori est un moyen de défense face à un futur qui s’annonce incertain, voire dénué de sens. Je ne pense pas que la jeunesse japonaise soit la seule à avoir ce sentiment.
Propos recueillis par Christina Gierse et publiés le 8 février 2018  sur le site de Studyrama

vendredi 9 novembre 2018

Safari tokyoïte sur les traces de la Lolita nippone

Je pourrais situer le début de cette histoire quatre ans en arrière. À l’époque, je faisais partie d’un agrégat d’étrangers tentant de survivre à Tokyo en donnant des cours de langue. Parmi nous, il y avait — comment s’appelait-elle déjà ? Pour nous, c’était Candy — Candy, Allemande d’une petite vingtaine d’années venue au Japon pour sortir du placard : poupée volantée aux anglaises parfaitement dessinées, elle était Lolita. De fait, en toutes circonstances, Candy portait des robes d’un autre temps bien trop volumineuses. Le jusqu’au-boutisme de sa démarche me plaçait entre irritation (je refusais que l’on m’associe au cliché du japanophile obsessionnel tendance otaku) et admiration (l’évidence s’imposait : Candy accordait autant d’importance au qu’en-dira-t-on qu’à son premier jupon).


Aujourd’hui, alors que j’ai pour mission d’écrire un récit sur les Lolita, et bien que je passe la moitié de mon temps à Tokyo, je bloque. T-shirts et pantalons font mon quotidien et je ne me suis jamais reconnue dans un style vestimentaire particulier. Ceci dit, j’apprécie le décalage et je m’y intéresse d’autant plus qu’au Japon le conformisme représente une vertu en soi. Visible mais décalée, l’esthétique Lolita appartiendrait au domaine des subcultures. Avec une pensée émue pour Candy, je pars sur les traces de cette marge dentelée.





Je commence mon observation un lundi après-midi dans le grand magasin Marui Annex qui consacre deux niveaux aux tenues d’inspiration rococo-victorienne-edwardienne. Si la mode est née au début des années 70, quel âge peut bien avoir la Lolita ? J’étais tombée sur le témoignage d’une adolescente posant une limite implacable : lorsqu’apparaissent les premières rides sous les yeux, la Lolita se doit d’abandonner ses atours. Momoko, l’une des deux héroïnes de Kamikaze Girls (l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Takemoto Novala) déclare pour sa part : « 80 ans, dans une robe Baby (the stars shine bright) mourant seule dans mon appartement, un robot concierge retrouve mon corps, c’est la fin dont je rêve. » An Nguyen, coauteur du guide illustré So Pretty/Very Rotten finit de brouiller les pistes dans une interview pour Vice en précisant que « (les Lolita) sont des adultes, pas des petites filles ou des enfants. C’est une suspension du temps ; une façon de l’ignorer pour un temps. » Me voilà bien avancée.





Parce que je la projette dans un monde dénué de contraintes matérielles, je voudrais croiser mon héroïne achetant ici une culotte bouffante, là une ombrelle à volants, indifférente à la mélancolie du début de semaine. Où se cache-t-elle  ? L’idée me contrarie, mais cet être éthéré n’est peut-être pas aussi libre que j’aimerais le croire. L’absence de clientes est criante et, soyons honnêtes, je ne fais pas illusion. Lorsqu’elles daignent lever la tête à mon passage, les vendeuses ne prennent pas la peine d’essayer de me vendre quoi que ce soit. L’employée d’Alice and the Pirates m’explique toutefois que si je veux toucher les robes, je dois me tenir à l’intérieur du stand.



Tabliers, robes chasubles et jupons, la tendance s’inspire des premières illustrations d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Libre malgré ses tenues entravantes, Alice est une héroïne de conte de fées sans prince. N’en déplaise aux amateurs de nymphettes nymphomanes, rien mis à part son ne relie la Lolita modeuse à Vladimir Nabokov. La première n’a que faire du regard des hommes. Selon les termes de la sociologue anglo-saxonne Sharon Kinsella, elle est présexuelle. Mieux : se faire Lolita constituerait une activité de parure déconnectée de toute dynamique socialement productive (chercher du travail, un partenaire ou à rentrer dans le moule). L’idée serait de s’habiller pour soi et par extension de tracer sa propre voie.



Sur les portants, l’esprit Lolita se décline et ses ramifications s’entrecroisent : classique, gothique, douce, nature, grotesque… — Ma tête tourne déjà, mais quelques heures sur internet vous permettront d’accéder à un panorama quasi exhaustif. Les motifs sont floraux et animaliers. Reflets moirés, couches multiples. Le tout pèse. Et ce poids se révèle un bon indicateur du prix, puisqu’aucune tenue n’affiche moins de 20 000 yens (soit autour de 150 euros).



Un peu plus loin, les perruques s’agencent en différentes longueurs dans un dégradé arc-en-ciel. Je tente un instant de déterminer quelle nuance révélerait le mieux mon moi profond, puis je me reprends : les postiches, ça gratte.



Un peu plus tard le même jour, je me rends à Harajuku, quartier jeune et emblème officieux du Cool Japan. Je poursuis mes investigations dans le complexe commercial branché Laforet Harajuku. Les styles s’y mélangent et le deuxième sous-sol accueille une dizaine de boutiques consacrées aux associations rubans-dentelles-organza. L’espace cosplay salon de Julietta est vide. Puisque personne ne tentera de me convertir (l’expérience a prouvé que les anglaises ne rendent pas justice à mon négligé à la française), je me penche sur le flyer. Dans un mauvais anglais, il m’apprend que pour 9 980 yens, je peux moi aussi devenir Lolita et m’habiller de blands 1[sic] qui représentent le Japon. Option fausse perruque [sic] à 1 500 yens. Tout ça en une heure chrono, séance photo incluse. Je croise trois acheteuses potentielles pour l’heure travesties en employées de bureau modèles. Rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs, il pleut. Je finis par prendre en chasse la seule Lolita passée par là. Je regagne mon antre, mouillée mais riche de quelques clichés ratés.



Il est 17 heures ce mercredi après midi lorsque je reprends mon exploration d’Harajuku. J’arpente la fameuse rue Takeshitadori qui mène au pont Jingumae (lieu de rassemblement historique des Lolita tokyoïtes). Comment expliquer que depuis que je me suis mise en tête de les chasser, je ne croise plus de Lolita ? Coco, la chanteuse du groupe Lolita-friendly Die Milch distille quelques éléments de réflexion dans une interview au magazine Metropolis : « Les Journalistes occidentaux aiment rebattre le thème de la mort du style Harajuku […] Je pense que le style d’Harajuku évolue petit à petit, mais je ne pense pas qu’il soit mort. […] Les jeunes dans le Japon d’aujourd’hui n’ont pas autant d’argent qu’auparavant, donc ils dépensent moins, pas seulement dans les vêtements, mais dans les biens de consommation en général. » 

Coco considère que l’avenir du mouvement se joue désormais à l’étranger. Les réseaux sociaux constituent une source d’émulation, internet permet au mouvement de croître et d’évoluer. Le site tokyofashion.com énonce qu’« Harajuku est un laboratoire à ciel ouvert pour de nouvelles idées visuelles. » Soit. Pour autant, si j’exclus les touristes qui minaudent devant une barbapapa polychrome pour laquelle ils viennent de lâcher un peu plus de 10 euros, rien ne retient mon regard.





Malgré tout, je refuse de parler d’une subculture pour dresser le constat de sa disparition. Alors en ce début de week-end, mon appareil photo autour du cou — plus touriste que grand reporter —, mes yeux sont grand ouverts. Je retourne à Laforet Harajuku et, avant même d’entrer dans le centre commercial, je la vois : volumes, dentelles et sombreur : ma première Lolita crédible. Je lui donne 16 ans. Elle est jolie comme un cœur qui saigne. Le mien s'est mis à battre. Avec son autorisation, je l’immortalise avec sa camarade de shopping, un peu moins Lolita donc forcément moins photogénique, mais je ne me résous pas à la sortir du cadre. Imaginez-vous adolescent(e), évincé(e) d’un portrait pour cause de style défaillant... Je n’aurai pas cette blessure d’ego sur la conscience. Mes clichés capturés, emmurées dans nos langues respectives, nous renonçons à un dialogue impossible. Je reste sur les mots d’Ichigo, l’un des deux personnages principaux de Kamikaze Girls, à propos de Momoko, son alter ego pastel : « Elle suit ses propres règles. À côté d’elle, vous êtes des moutons. » J’aime assez l’idée d’une subculture refusant de se faire contre-culture. La Lolita n’a pas de dogme, sa rébellion est visuelle et silencieuse. Nous nous saluons de mille courbettes et nous nous séparons. 
 



Je n’ai pas le temps de me réjouir que voici ma Lolita numéro 2. Elle tient la main de son amie (nous sommes au Japon, il est légalement impossible qu’il s’agisse de son épouse), image rarissime et précieuse. Je leur cours après. La Lolita amoureuse accepte de bonne grâce de se laisser photographier. Sa partenaire tiendra ses sacs tandis qu’elle prendra la pose, visiblement rompue à l’exercice. Dans le début de la trentaine, ses traits sont doux et frappants. Serait-elle albinos ? Sa perruque grise m’empêche de me faire une idée claire et la réponse n’a finalement pas d’importance, sa tenue est extraordinaire. Après quelques clichés et moult politesses, je me dirige vers la Takeshitadori que je sais par avance bondée.



Beaucoup de touristes, pas de Lolita. Je suis déçue, forcément. Un quinquagénaire massif fend la foule. La mine sérieuse. Il arbore un uniforme Sailor Moon (ou affilié). Est-ce du cosplay ? Le cosplay relève du jeu. La Lolita, la vraie, revendique le fait que son apparence reflète sa véritable identité. Alors que je m’interroge sur l’hypothèse que ce colosse morose abrite en son cœur une superhéroïne adolescente, une avalanche poudrée envahit la rue. Précédées par les échos de leurs rires cristallins, une nuée de Lolita pastel surgit d’une perpendiculaire. Elles sont une dizaine en rangs serrés, portent avec naturel leurs chevelures plastiques bleu layette ou vieux rose… Un arc-en-ciel délavé. Contredisant cette douceur lactée, celle que je tente d’interpeller me rembarre les bras en croix, sans même un regard. Fascinée, je les poursuis un moment dans les rues alentour. Bientôt la batterie de mon Canon me lâche et je les laisse disparaître. Tandis que le calme se fait, l’évidence s’impose : lilas, la perruque qui révèlera mon moi profond est lilas.








1 Pour brands (marques)

L'article original est paru sur le numéro 1 du magazine Pièce Détachée le 8 novembre 2018.

vendredi 31 août 2018

Culture Pow // La petite fille est une guerrière


Armure sculpturale ou uniforme d’écolière, lestée d’une mitraillette ou sabre au clair, la fillette guerrière déloge une molaire ensanglantée de sa chevelure lagon. Elle époussette sa mini-jupe. Le regard vague, elle sourit.

Tout récemment initiée aux mangas et jamais vraiment convertie aux anime, je l’ai découverte au travers de la novella Kamikaze Girl de Takemoto Novala, de son adaptation cinématographique et d'une poignée de films flirtant avec la marge pour mieux aguicher le grand public. Je pense notamment à Battle Royale de Kinji Fukasaku, Love Exposure de Sono Sion, et plus récemment d’Avant que nous disparitions de Kiyoshi Kurosawa. 




Elle s’est depuis imposée à moi comme un immanquable du paysage culturel japonais. Si on la croise à l’occasion dans nos contrées — Elle s’appelle Buffy et elle tue les vampires. —, c’est bien au Japon qu’elle règne en maîtresse. 

Tomber sur Beautiful fighting girl du Japonais Tamaki Saitô à la médiathèque de la Japan Foundation est probablement un signe de sa part : la jeune fille guerrière existe et veut qu'on parle d'elle. J'ai donc entre les mains la version anglaise d'un essai publié en 2000. Alors j'ouvre une parenthèse et m’interroge : le traducteur qui, en 2011, s'est vu contraint de traduire que Altavista était le plus grand moteur de recherche s'en est-il remis ? 


L’interminable titre japonais, Sentō bishōjo no seishin bunseki, pourrait se traduire en français par Psychanalyse de la jolie fille guerrière (Saitô est psychologue de formation.) et j’ai bon espoir de trouver dans ces 240 pages de savants éléments de réponse aux questions que je ne me pose pas encore. 


Si Tamaki Saitô voit Jeanne d’Arc comme la reine et l’ancêtre de toutes les jolies fillettes en armes, il s’attache à faire de ces dernières une spécificité japonaise. Citant les exemples de Barbarella et de Cat Woman, il considère qu’hors de l’archipel, ces guerrières, généralement adultes, sont des “hommes dans des corps de femmes”. Car le mignon serait le propre du Japon. Le nez enfoncé dans son île natale, Saitô est visiblement passé à côté des Powerpuff Girls (en français, dans une traduction datée et datable, Les Super Nanas), superhéroïnes mignonnes à l’excès lancées sur Cartoon Network en 1998 (soit deux ans avant la publication de Beautiful fighting girl).


Au fil des pages, j'apprends qu'elle combat depuis les années 60, d’abord dans les créations de Shôtarô Ishinomori (à qui l’on doit notamment San Ku Kaï). Magicienne dans les années 60, métamorphe dans les années 70 (passer de gamine sans histoire à superhéroïne en enfilant justaucorps, cape et bottines symbolise le passage à l’âge adulte), elle revient au début des années 90 magicienne et transformeuse : elle est Sailor Moon. La fin du millénaire fera d’elle une misanthrope (Rei Ayanami de Neon Genesis Evangelion) et une cyborg (Motoko Kusanagi de Ghost in the Shell). 


Alors certains questionnent, prudents : n'annoncerait-elle pas la montée du féminisme nippon ? L'auteur, sans surprise, réfute l'idée en évoquant tour à tour le caractère fictionnel et l'objectification du personnage comme indicateurs de son innocuité.


Couverture du volume 1 de Jyoshikohei de Jiro Matsumoto
Couverture du volume 1 de Jyoshikohei (Jiro Matsumoto)
Reste qu'en rupture avec l’idéal de demoiselle en détresse (la bishōjo, belle jeune fille, à la fois douce et discrète), la jeune fille guerrière contourne les lieux communs. Elle serait aimée précisément pour sa pureté, sa fragilité et sa douceur, attributs qu’elle parvient à mettre de côté au cœur de la bataille. On ne se débarrasse pas des stéréotypes comme ça, d’ailleurs il n’est dit nulle part que le Japon qui a vue naître cette héroïne ambiguë souhaite se débarrasser des dits clichés.


Comme l’explique la postface, avec son Beautiful fighting girl, Tamaki Saitô opère un défrichage et son analyse à la lorgnette laisse de nombreux angles morts. Le psychologue, sans vraiment s’en cacher, choisit de psychanalyser l’otaku qu’il voit comme un groupe uniforme de mâles hétérosexuels. En faisant de la jolie fillette guerrière un support de fantasmes et un exutoire (l’expression d’onanic pet, animal-de-compagnie-chouchou-support-masturbatoire, ne s’est plus délogée de mon esprit), il s’épargne d’analyser son influence sur le public féminin pourtant visé par l’essentiel de ces productions.

Image tirée de Jyoshikohei de Jiro Matsumoto
Image tirée de Jyoshikohei de Jiro Matsumoto


Retenons que la très blonde Buffy Summers est née d’un couple américano-japonais et que le personnage serait directement inspiré du modèle de la jolie fillette guerrière nipponne. Au-delà de l'apport de l'essai (ni toujours accessible ni toujours pertinent), il y a l’héroïne. Un temps unique au monde, la jolie fillette guerrière est devenue une convention du genre manga avant d'imprégner tous les pans de la culture nipponne et mondiale (vue au Kebab dans le clip de Flames, la toute récente collaboration entre David Guetta et Sia). Icône féministe ou symbole misogyne selon qui s’en empare, la jolie fillette guerrière incarne la revanche des faibles. Être une fille chastement libérée, tu sais, c'est pas si facile.