vendredi 3 octobre 2014

Récit : 12 heures à (éviter) Ginza

Une marque japonaise portée par une aspiration au raffinement et un manque certain d'imagination verra son nom composé d'un Ginza accolé à sa spécialité indiquée en français. Parce que le quartier a été temple du luxe et que Ginza Gâteau, c'est chic.

Aujourd’hui, les enseignes inabordables partagent l’espace avec H&M, Uniqlo et consorts. Ginza, c'est donc l'équivalent de nos Champs Élysées — et il ne me serait jamais venu à l’idée de passer 12 heures sur les Champs Élysées. Une infinité de boutiques inaccessibles au commun des mortels et une dizaine de depatō (grands magasins) agencés dans une architecture à la qui aura la plus grosse et la plus tordue. La compétition est acharnée et elle me laisse de marbre. Pourtant, si je veux parler des principaux quartiers de Tokyo, n'importe quel guide me le rappellera : je n'ai pas le droit de faire l'impasse.

Il est 5h50 quand je me lève. Déjà trop tard pour espérer visiter les fameuses enchères de thon du quartier de Tsukiji, voisin de Ginza. Ce sera pour une autre fois, une fois où je ne prévois pas de passer 12 heures à piétiner.

7h10, j’arrive à Tsukiji. Le ciel est clair, la rue est vide, la ville m'appartient. Mon excitation est rapidement tempérée par un Français tapant dans ses mains en criant à ses camarades : allez, on y va ! Avec un enthousiasme modéré, le petit groupe se met en marche dans le sens opposé au mien. Je réalise que je ne sais pas vraiment où je vais mais croiser un nouveau groupe, appareil photo en bandoulière et regard dans le vague, me rassure. 

7h30, j'arrive devant ce que j'imagine être l'entrée principale du marché. Quelques panneaux d'interdiction. Du texte en anglais, sobre : 

 A drunk no drunk

Je ricane.

J'avais questionné Nobu, un de mes élèves, sur la hiérarchie qui peut exister entre les métiers liés au commerce de la viande (généralement réservés à la caste des Burakumin) et ceux liés à celui du poisson. Il apparaissait que le problème avec la viande, c'est tout ce sang. Reste l'exception du bœuf de Kobe, massé au sake et bercé de musique classique. Pouvant atteindre les 300€/le kilo, selon Nobu, il est peu probable que les Burakumin gèrent le business.  Mais travailler dans le poisson reste moins dégradant. Après tout, le Japon est un archipel. Marginaliser les personnes vivant de ce commerce reviendrait à bannir une partie plus que conséquente de la population.

Au distributeur de boissons instantanées, j'opte pour l'un des deux thés verts. Il est surement meilleur que l'autre parce qu'il y a un oiseau et des fleurs dessinés sur l'image associée. Je me retrouve avec une boisson à la prune, chaude et salée. Comme cette chose n'a de raison d'exister que si elle me fait gagner quelques heures d'espérance de vie, je finis mon gobelet. Cul sec.



Devant moi, des entrepôts, morts.

A 7h52, ça se confirme : je suis dans un film de zombies. Mais il fait beau et la température est douce, alors pourquoi pas ? Je ne croise que quelques personnes qui ne me prêtent aucune attention. L'aspect touristique de l'endroit n'est pas évident. Par contre, le fait de déambuler parmi ces entrepôts fantôme est assez extraordinaire. Je furette au milieu de ce que j'imagine être l'espace réservé aux enchères. Tsukiji se montre nettement plus amusant que ce que j'en attendais.


9h20, un carton m'indique qu'aujourd'hui le marché est fermé. Ainsi donc, ami touriste, si tu as fantaisie d'assister aux enchères de Tsukiji, jette d'abord un œil à ton calendrier. Parce que même au Japon, tu trouveras des je-m’en-foutistes qui profitent du dimanche pour déserter leur lieu de travail.

9h40, en chemin vers Ginza, je tombe sur le marché du quartier. Les touristes s'y bousculent, soit pour se gaver d'échantillons de micro-sardines grillées, soit pour se photographier en train de gober des huîtres de la taille d'un steak.  

Quelques bancs et distributeurs de boissons circonscrivent un espace désigné comme lounge. Je n'ai qu'une très vague idée de ce que le mot peut signifier mais je découvre qu'une sexagénaire y a pour fonction pour corriger les erreurs de tri de touristes perdus entre déchets combustibles et incombustibles. Je lui demande si je peux la prendre en photo. Son regard perplexe me dit que la combinaison de mots sortis de ma bouche n'a pas de sens. J'insiste, je veux la prendre en photo, elle. Elle finit par décliner poliment. Je réalise que je ne vois pas quelle bonne raison elle aurait eu d'accepter. Je me fends d'une courbette, m'excuse et repars.

10h25, je passe devant le musée du pachinko, c'est du moins ce qu'en dit la devanture. Il y serait possible d'expérimenter le vrai Japon. Le vrai Japon est donc celui des jeux d'argent hypnotisants et assourdissants. 

Il s'agit en fait d'un pachinko classique, plutôt vide. Une jeune femme s'approche de moi et me demande en anglais si je veux jouer.  L'espace est suffisamment bruyant pour qu'elle ait pu me dire, au choix : Do you want to play? ou Do you want to pay? Quelle que soit la question, non, je n'en n'ai pas envie. Je repars. Ni plus riche, ni plus pauvre. Il est par contre probable que j’ai perdu quelques points sur mon audiogramme.

10h30, je fais partie des premiers clients à pénétrer le très chic depatō Mitsukoshi. Même s'il est évident à notre pas décidé, qu’une bonne partie d’entre nous se dirige vers les toilettes, les vendeuses tirées à quatre épingles s'inclinent très respectueusement, par vagues, sur notre passage. Il serait tentant de leur expliquer que je viens juste assouvir des besoins plus primaires encore que des achats compulsifs, parce que je n’aime pas les toilettes à la turque que je risque de trouver dans le métro, qu'en plus il y aura la queue et qu'enfin s'il me vient à l'idée d'acheter du maquillage, ce sera plutôt chez Don Quijote, pour un prix quatre fois inférieur à ce qu'elles peuvent me proposer. Mais l’idée s'avère trop complexe pour mon japonais sommaire et elles sont très nombreuses. Je me contente donc de poursuivre ma route en fixant mes chaussures, la bouche tordue par un sourire pincé.

Il est 11h15 quand je retrouve Kazuya pour notre cours de français. Comme il est parfaitement bilingue, nous passons toujours une partie de l'heure à discuter des différences culturelles entre la France et le Japon. Aujourd'hui, nous  parlons des nomikai (les beuveries entre collègues) et de la nécessité pour les salarymen de maîtriser leur discours même lorsqu'ils sont ivres. J'évoque également l'impossibilité pour le gaijin d'être complètement intégré à la société japonaise, même après plusieurs décennies sur place. Kazuya est jeune, polyglotte et a vécu à l'étranger mais il n'en n'est pas plus ému que  ça. Il ne cherche même pas à me contredire. C'est une île, les mentalités sont... insulaires. 

13h14, je prends place sur l'un des dix sièges d'un bouiboui encastré sous les rails de la ligne JR. Les trois cuisiniers s'activent face à nous. Ma soupe de soba aux algues est simple mais, sans surprise, très bonne. Le moment pourrait être parfait si, en réponse à mon gochiso sama deshita ! (c'était un délice !) plein d'entrain, je n'avais reçu qu'un oui, oui blasé.


Il est 14h26 quand je réalise que je n'ai pas la moindre idée de comment occuper les cinq heures à venir. Ma seule option semble être d'errer d'un centre commercial à l'autre. La perspective m'angoisse un peu. 

Parce qu'il est possible d'y boire un café glacé et de recharger mon portable en écoutant There is a light that never goes out des Smiths  le tout pour 100¥, soit 0,72€ —,  je vais réfléchir à mon futur immédiat au MacDonald´s.

Je branche mon téléphone et vais passer commande en laissant mes affaires sur la table. Désireuse d'apporter un tournant dramatique à mon récit, j'étale mes affaires avec soin : sac, portable, appareil photo et porte-feuille. Pour voir. A mon retour, rien n'a bougé. Les rebondissements attendront. Mieux que légendaire, la sécurité du Japon est une réalité addictive.

Je repars le cœur léger, sans plus d'idées sur comment occuper les heures à venir... mais je suis à Yūrakuchō et l'ambiance me paraît infiniment plus douce qu'à Ginza même. Jsuis en robe, il fait beau et les gens mangent des glaces. 

16h20, j'essaye de détourner ma trajectoire mais ça ne marche pas. je me fais alpaguer par une équipe de l'émission Tokoro-san no Nippon no Deban! qui sera diffusée sur TBS courant octobre. L'interprète est un peu choquée que je ne sache pas qui est ce brave Monsieur Tokoro. Pour me mettre dans sa poche, elle me dit que je présente bien et que j'ai le style d'une Japonaise. Il ne m'en faut pas plus. Elle me demande ce qui m'a agréablement surprise à mon arrivée au Japon. Prise au dépourvu, je ne sais pas quoi répondre, je finis par leur parler des love hotels, du Don Quijote, du franponais et des kogaru. Je sens que ça ne fait pas leur affaire. Finalement, ils veulent me faire parler des automates permettant de commander dans certains izakaya. Je me prête volontiers au jeu. Je préfère raconter moi-même des conneries plutôt qu'ils se chargent d'un doublage douteux. Pour rendre le récit plus séduisant, je dois dire que je ne savais pas comment utiliser ces merveilles technologiques mais qu'heureusement mon ami Japonais — imaginaire — m'a aidée, que d'ailleurs la nourriture et les boissons étaient fantastiques et que ii ne ! — Pouce en l'air (et sourire forcé).

  
Ils sont contents et ma nouvelle amie me félicite pour mes talents d'actrice. Je les prends en photo, on se fait des courbettes d'adieu et le producteur me file son mail pour que je lui envoie des photos de cette soirée qui n'a jamais eu lieu. 

Perturbée par cette demande, je me perds. J'atterris dans le quartier de Shimbashi. Plus je déambule, moins les dimensions de Tokyo me paraissent impressionnantes. Il est 16h45, le soleil est déjà bas. Je reviens sur mes pas. En traversant au feu rouge, je réalise que je me mords la lèvre et que je baisse les yeux pour montrer aux piétons me faisant face que, même si je suis une gaijin mal éduquée, je m'en veux un peu... ce qui doit fort probablement renforcer leur envie de me coller une baffe. Par chance, ils sont bien trop polis pour ça.

En étant parvenue jusque-là à éviter l'étape shopping, je finis tout de même par me faire happer par le gigantesque complexe Loft/Muji de Yōrakuchō. Un homme d'une trentaine d'années est en charge de dire bienvenue et merci et au revoir à tous ceux qui passent la porte. Sur une minute, je compte neuf arigatou gosaimashita et environ le double d'irasshaimase, ce qui nous fait une salutation — de six syllabes ou plus — toutes les deux secondes. Soit autour de 1800 salutations par heure. Je pourrais calculer la même chose pour une journée  mais je ne connais ni les horaires ni le détail de l'emploi du temps de ce monsieur. Quoi qu'il en soit, il m'est difficile de ne pas être impressionnée — et compatissante.
 
Muji Yōrakuchō

Arrivée à l'étage, je sens le sol vibrer avec intensité. J'ouvre de grands yeux inquiets : est-ce un tremblement de terre ou la proximité de la ligne JR ? Le reste de la clientèle ne daigne même pas lever le nez : proximité de la ligne JR.

17h45, assise sur le banc devant Muji, je mange les guimauves fourrées à la crème de marron que je viens d'acheter. Un air de cornemuse en fond sonore pour plus d'exotisme, le moment est parfait. Mon avis ne semble pas partagé par les clients qui me jettent des regards pleins d'une incompréhension mâtinée de pitié.


18h08, mes guimauves finies, je quitte le complexe. Dehors, il fait complètement nuit. Les enseignes lumineuses brillent et les grillons craquettent. Je traîne encore un moment sans but au milieu d'une foule compacte puis repars, réconciliée avec un quartier que j'avais un peu trop vite condamné. Alors oui, Ginza a un côté grande coquille vide mais il suffit de marcher quelques minutes pour tomber sur Tsukiji, Yōrakuchō, Shimbashi ou Marunouchi. Et c'est ce qu'il y a de mieux dans ce quartier : ses voisins.


Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !