lundi 7 juillet 2014

C’est extra : faire de la figuration au Japon (Partie I)

Pour l’étranger qui ne parle pas japonais, faire de la figuration est l’une des façons les plus simples de gagner de l’argent. Et ça tombe bien parce que, qu’elles soient localisées dans un bureau minuscule au cœur du quartier branché d’Harajuku ou au rez-de-chaussée d’une maison perdue dans un quartier résidentiel excentré, de nombreuses talent agencies se partagent le gâteau de la fourniture de gueules de gaijin pour campagnes publicitaires et programmes TV. L'anglais étant de rigueur, nous sommes des extras.

Il se trouve que depuis mes 14 ans, je n’ai jamais plus rêvé d’être actrice et que j’ai mieux à faire que de perdre de mon temps dans des castings (je peux, par exemple, dormir). C’est ce que j’ai réalisé lorsque je me suis retrouvée sur un casting pour une publicité de crackers à devoir jouer en anglais et en japonais la bouche pleine de biscuits alors que ma dernière expérience sur les planches remontait à juin 1997. J’avais 13 ans et un rôle secondaire dans le Malade Imaginaire ; mon jeu était tellement convaincant que ma propre sœur est partie avant la fin de la représentation.

A mon niveau de compétence, la figuration devrait donc se limiter à boire un Coca (dans une série type Premier Baiser) ou une bière (dans une série type How I Met Your Mother) en faisant semblant de parler au type en face de moi, le tout avec un air très inspiré. Ça, c’est dans mes cordes.
 
Je me suis donc inscrite auprès de sept agences. Parce que les exclusivités sont rares, et la plupart du temps justifiées par le sponsorship du visa, la plupart des talents sont enregistrés dans une dizaine d’entre elles quitte parfois à devoir payer des frais d’inscription. Les conditions de travail sont relativement similaires même si certaines payent le mois suivant, la plupart après plusieurs mois. Certaines exigent par écrit d’être dédommagées à hauteur de dix fois le salaire garanti si l'on ne se présente pas à un tournage pour lequel on s’est engagé. D’autres demandent à être prévenues de tout changement majeur dans notre style le bronzage est inclus dans la liste des modifications à leur signaler.
 
Mais comme j’expliquais à un responsable d’agence : je veux juste être la gaijin, là-bas, au second plan. Il n’a pas fait semblant de rire et je n’ai plus jamais entendu parler d’eux. Il faut dire que je n'ai pas vraiment joué le jeu lors de mes inscriptions. J’ai donné trois photos vieilles de deux ans et j’ai indiqué un poids au hasard qui, après vérification, est de trois kilos supérieur à mon poids actuel. Pour le reste, j’ai souri, garanti mon sérieux et j’ai posé maladroitement pour quelques photos montrant toute la décontraction dont je ne suis pas capable.

Mais parce que le gaijin est recherché, depuis mon arrivée quatre mois en arrière, j’ai participé à sept tournages faisant tour à tour de moi une lycéenne studieuse, une mère de famille épanouie et une foule d’individus sans fonction déterminée. Plus inquiétant, j’ai participé au tournage d’une publicité dont il m’est encore aujourd’hui impossible de déterminer l’objet. Tout ce que je sais, c’est qu’à un moment, on m’a demandé de faire une chorégraphie copiée sur les mouvements d’un petit robot qui dansait en face de moi.
 
Outre la facilité, qu’est-ce qui amène l’étranger à faire de la figuration au Japon ? Les rêves de gloire semblent minoritaires, voire inexistants. Le gros du bataillon, pour la plupart acteurs non-professionnels (voire pas acteurs du tout), ne recherche pas la lumière. De toutes nationalités et de tous âges, il s’agit souvent de personnes qui ne parlent pas suffisamment bien japonais pour être salaryman ou office lady. La maîtrise de la langue amène sans doute les autres à considérer qu'intégrer le monde de l'entreprise n'est pas la voie la plus évidente pour s'épanouir au Japon. Encore faut-il assumer la précarité qui va avec ce choix.

Pour mon dernier tournage, l’agence m’a initialement demandé de bloquer une semaine entière (pendant laquelle, il m’est impossible de prévoir quoi que ce soit d'autre) en me disant que l’équipe me voulait vraiment et que la paye serait intéressante. Finalement, j'ai appris que le tournage ne durerait que trois jours et qu'il était possible que je n'ai finalement qu’un rôle mineur et la paye associée (12 000 ¥ soit 87 € pour un tournage pouvant durer 4h comme 8h, après 8h, le salaire passe à 15.000 ¥ soit 108 € et ainsi de suite). Pour ce type de programmes, le montant peut atteindre 40.000 ¥ la journée si l’acteur est professionnel mais certaines agences ne proposeront que 10.000 ¥ pour un tournage pouvant durer 12h. Et violente réalité de l’offre et de la demande, pour un travail équivalent, un Japonais sera souvent payé quatre fois moins.

Le fait est que le tournage achevé, je ne sais toujours pas exactement combien je serai payée. Ce que je sais, par contre, c’est qu’à trop poser de questions, il est probable qu’un beau jour on ne me propose plus rien. Mais si l’opacité est de mise, c'est parfois aussi de notre propre fait. Certaines agences ont une grille tarifaire qu’ils ne présenteront pas toujours lors du rendez-vous d’inscription mais qu’ils seront prêts à détailler si on leur en fait la demande. Au Japon comme ailleurs, le statut de talents est précaire et certaines agences tirent profit de cette précarité. Les acteurs professionnels sont loin d’être majoritaires et se retrouver au milieu d’un groupe de figurants donne parfois l’impression d’appartenir à la cour des miracles


Reste que l’expérience Lost In Translation qui veut que lorsqu’un réalisateur-léopard donne de longues indications de jeu incompréhensibles, on se retrouve à hocher bêtement la tête, vaut bien quelques sacrifices.

- C’est extra : faire de la figuration au Japon (Partie II)
- C’est extra : faire de la figuration au Japon (Partie III)
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