dimanche 28 septembre 2014

Le Japonais est-il mauvais en société ?

« Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement, les chances sont les mêmes pour tous et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là dasein  — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin un peu… » Chris Marker1

Une des choses rapidement perturbantes ici, c'est ce flottement entre le poids d’une solitude bien réelle et le souci, fait priorité, de garantir l'harmonie du groupe.  

Le Nippon ne reçoit pas chez lui et, par souci de faire primer le tatemae (le consensus de façade) sur l'honne (les véritables opinions et désirs)2, limite la plupart du temps sa conversation à des sujets balisés. Ai-je pour autant le droit de proférer qu’il est moins bon en relations interpersonnelles que le ressortissant d'un autre pays ? Tentant mais facile, trop. Puisqu'il faut faire avec le cliché, je dois au moins essayer de le détricoter.

Si sabishii (solitaire, isolé) est l'un des premiers adjectifs que les  méthodes de japonais jugent utiles d'enseigner, je connais peu de mégapoles dont on vante la convivialité. La grande ville est synonyme d’anonymat, il n'y a rien de très japonais là-dedans. Par contre, l’une des spécificités du pays du Soleil-Levant est que, qu'il s'agisse de solitude ou de n'importe quoi d'autre, les solutions  — parfois effrayantes à les regarder d'un œil occidental abondent. L’isolement y est donc un peu plus mis en scène qu'ailleurs, notamment par le développement d’une offre de services visant à le tromper : déclinaison sans fin de cafés-concepts étranges, location d'amis, relations virtuelles de toutes sortes, etc.

On invite l'otaku à la simulation de relations sentimentales sur Nintendo DS3, et lorsqu'il évoque le fait que ces liens virtuels le dispense de chercher un(e) partenaire en trois dimensions, la boucle est bouclée. Il en va de même pour les office lady préférant la compagnie de jeunes hôtes aussi maquillés qu’inoffensifs à une relation qu'elles craignent trop contraignante. Plus surprenant encore, j'ai pu constater que si les sans abris de mon quartier se connaissent tous, ce n'est pas pour autant qu'ils vont traîner ensemble. Tout au plus se saluent-ils en se retrouvant le matin au Macdonald's. Ils s'assoient ensuite chacun à leur table puis passent le reste de la journée à vivre en parallèle les uns des autres. Au Japon, la solitude est mieux qu’acceptable, elle est choisie et revendiquée.

Moi-même, il est possible que je m'y retrouve. Depuis mon arrivée, je n'ai plus aucun problème à aller seule au restaurant. Jusque-là, l'idée m'aurait parue idiote mais le restaurant japonais est pensé pour les gens seuls : on y mange alignés, face au cuisinier ou à la fenêtre. Faire la conversation n'est pas requis et je réalise à quel point c'est appréciable même si mon éducation m'a appris que le repas est un moment d'échange — peu importe, à la limite, le contenu de l'assiette.

Alors le Français est-il meilleur en société ? La question me paraît d'autant plus difficile qu'étant ici sans attache, je rêve parfois de devenir ermite urbaine. Le concept reste à préciser mais il me semble qu'observer les gens en limitant mes interactions avec eux au minimum pourrait très bien me rendre heureuse. Si l'être humain est un animal social, les soirées avec mes semblables m'embrument. Et les lendemains sont pénibles. Plus japonaise qu'un Japonais, je deviens une asociale qui ne tient pas l'alcool.

Peut-être faut-il alors revoir le prisme au travers duquel je considère cette maladresse. La différence majeure entre les sociétés française et japonaise est que la première repose sur la recherche de l'épanouissement individuel tandis que la seconde a pour objectif la préservation de l'équilibre du groupe. De fait, ce que j'analyse comme une faiblesse sera perçu en terre nippone comme une vertu. Il est d'ailleurs assez ironique que la société où la recherche de la convivialité est la plus forte est aussi la plus individualiste. 

Et parce que le paradoxe est de rigueur, le Japon est aussi la patrie du karaoke. Et je ne connais que peu d’expériences plus intimes que de chanter faux, en cœur, un Call Me Maybe ou un Baby, One More Time. De plus, Tokyo compte un nombre incalculable de restaurants, de bars et d’izakaya ne pouvant accueillir plus d'une dizaine de personnes. On y est saisi par l'impression improbable dans une ville de cette dimension que ce sont les proches du patron qui font tourner son commerce. Et si les réunions nocturnes des salarymen relèvent la plupart du temps de l'obligation de ne pas décevoir leur supérieur, elles se font consciencieuses beuveries, amenant une clientèle devenue étrangement joviale à repartir en titubant — plus ou moins joyeusement selon le degré d’alcoolisation de chacun. 

Finalement, la vraie question est celle de la corrélation entre l'harmonie de la société nippone et l'isolement d'une partie de ses membres. Je ne suis pas certaine que mon nouveau et bref statut d'ermite tokyoïte me suffira à en saisir toute la complexité. がんばります4

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !
 
1Chris Marker, Le dépays, Editions Herscher, 1982 cité dans Le Goût de Tokyo, textes choisi et présentés par Michaël Ferrier, Mercure de France, collection Le Petit Mercure p.118., 2008

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You can see the endless lovestory.. LOVEPLUS”


4Ganbarimasu ! (頑張ります), en français : « Je vais faire de mon mieux ! »