dimanche 12 octobre 2014

... Et un Japonais m'a proposé de l'épouser.

J'ai rencontré Hiroya un beau samedi du mois de mai. Comme deux autres types le même jour, il m'avait sollicitée pour une leçon d'essai — comprendre une heure de français gratuite. Le premier avait passé l'heure à se frotter l'entrejambe en m'expliquant en substance qu'il n'était pas là pour apprendre quoi que ce soit, le deuxième a coupé les ponts après un diner amical resté amical. 

Superhiroya, selon son adresse mail, était le troisième : un physique banal, paraissant plus jeune que ses 45 ans malgré sa chevelure clairsemée. Il semblait évident que cette heure était l'occasion de réviser son français, en se fendant du prix d'un café, avant son séjour en France la semaine suivante. Je ne m'étais pas trompée, il n'avait plus donné signe de vie.

Mais quelques jours en arrière je reçois un mail de sa part. Superhiroya souhaite reprendre un cours, il me tutoie alors que je suis incapable de mettre un visage sur son nom. Après un échange de mails traînant sur une semaine, nous finissons par nous mettre d'accord sur un horaire et un lieu.

Samedi, 10h, Starbucks de la gare JR de Ueno :

Venu à ma rencontre, il s'exclame, joyeux, que ça fait longtemps que l'on ne s'est pas vus. Oui, effectivement, on s'est vus une fois, il y a longtemps. Nous nous installons.

Il n'a pas imprimé l'article que je lui ai envoyé pour servir de base au cours. Non, mais il me parle de mon blog, qu'il a un peu de mal à lire, et évoque mon cursus universitaire. Panthéon-Assas, hein ! il répète d'un air satisfait. Est-ce que je connais une Hélène Machin, diplômée de la même université quelques années avant moi ? Je ne la connaissais pas en mai dernier, et non, je ne l'ai pas rencontrée entre temps.

Et puis, après m'avoir rappelé qu'il a lui-même été chercheur au CNRS et qu'il travaille chez L'Oréal, il enchaîne : 
 
"— Mais tu as quoi comme visa, là ? Visa touristique ?
Non, non, working holiday.
Et donc, tu cherches un Japonais pour te marier."

Flottement, je me sens devenir pivoine. Je plaisante régulièrement sur le sujet mais l'ai-je écrit sur le blog ? Et si oui, cette affirmation a t-elle pu être prise au sérieux ? 

Non, non, je demande juste. 

Je reprends mes esprits et nous embrayons sur le fait que selon lui, les Don Quijote sont peuplés de clients déséquilibrés, potentiellement violents. La construction d'un magasin de la chaîne dans son voisinage va peut-être l'obliger à déménager. Il me montre ensuite le porte-feuille Le Tanneur acheté en soldes au Printemps, lors de son dernier passage à Paris. Une très bonne affaire.

L'heure se poursuit émaillée de questions étranges : Quelle est ma ville de naissance ? J'ai envie de rire, je fais de mon mieux pour rester sérieuse. Veut-il établir mon thème astral ? Va-t-il me demander mon groupe sanguin ? Je le vois sourire, peut-être prend-il mon amusement mal dissimulé comme un signe d'encouragement.

L'heure touchant à sa fin, il revient sur l'objet de notre rencontre. Il m'explique qu'après notre cours, il va s'inscrire dans une agence matrimoniale. Alors : est-ce que je suis célibataire ? Est-ce que je cherche un fiancé japonais ? Parce que lui, il a déjà eu une petite amie française, donc il a appris le français... Et puis bon, sa nièce de 25 ans se marie l'été prochain. Il doit donc se marier avant elle.

Tu as besoin d'un visa et il est temps pour moi de me reproduire. Hiroya, tout francophile qu'il est, a sans doute fait sienne la philosophie d'un Jean-Claude Dusse ; sur un malentendu, ça peut marcher.

Ayant vu venir la chose, je m'entends essayer de le raisonner à coups de platitudes : choisir quelqu'un par défaut, c'est terriblement pragmatique et puis, ça ne devrait pas être une compétition entre lui et sa nièce, hein. Nous touchons le fond du cliché à l'échange de cette dernière réplique :

— Mais... c'est triste, non ? 
— Oui, mais c'est la vie.

Il a 45 ans, il n'a plus le temps et puis de toute façon, il a déjà payé l'agence. Mais, si je finis par chercher un fiancé japonais, il ne faut pas que j'hésite à le contacter. Je reste poliment sur ma ligne du non-mais-quand-même-je-te-trouve-un-peu-pragmatique et l'heure révolue, je m'excuse : j'ai un cours à l'autre bout de la ville. Cette fois-ci, il me paye. Je m'entends formuler un Bonne chance, enfin je crois... Il me serre la main : A la prochaine... Nous nous séparons. 

Je raconte l'anecdote à Haruka, l'élève que je retrouve ensuite à Shibuya. Surprise et choquée, elle me demande de ne pas croire que ce genre de choses est courant. Selon elle, je suis juste tombée sur un désaxé.

Je ne sais pas vraiment quoi en penser. Je ne suis pas dupe, les intentions de ceux que je rencontre dans le cadre de mes cours ne sont pas toujours innocentes. Je l'ai su dès le début. Alors qu'en Australie, la proportion hommes/femmes parmi mes élèves était équivalente, au Japon, une autre tendance s'est très rapidement dessinée : mon étudiant-type est un homme célibataire âgé de 45 à 60 ans. Par ailleurs, sur la quarantaine de personnes que j'ai rencontrée, je compte seulement dix femmes. Et pour en avoir discuté avec W., quinquagénaire lui-même inscrit dans une agence matrimoniale, je sais que la pression de la société associée à une imposition désavantageuse incite les célibataires longue durée à trouver une moitié, quitte à ne pas être trop regardant.

Reste que ma première demande en mariage s'est faite au Starbucks et que j'ai été payée 3000¥ pour refuser d'épouser un quasi-inconnu. Époux/se potentiel/le, sache-le, Superhiroya vient de placer la barre très haut.

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !