mercredi 4 juillet 2018

Chronique manga // Holiday Junction de Keigo Shinzō : rendez-vous manqué

À la suite de l’onctueux Mimikaki, l’été du Lézard Noir est marqué par un second recueil de tranches de vie, cette fois signé par Keigo Shinzō, également auteur de la série pour jeunes adultes Tokyo Alien Bros.



Holiday Junction.


Holiday Junction de Shinzo Keigo (couverture)
Holiday Junction au Lézard Noir, couverture mention très bien

Le jeu de mots m’aurait échappé, il échappera probablement à la majorité des lecteurs ; Wikipédia m’explique qu’une jonction de Holliday (Holliday junction en version originale) est une jonction mobile entre quatre brins d’ADN. Intermédiaire lors du processus de recombinaison génétique, elle serait essentielle au maintien de l’intégrité du génome. Je devrais me sentir moins bête, sauf que... non.
 

Les sept récits du recueil mettent en scène des duos : proches et inconnus, un chat et son maître. Jonctions et séparations. Ces croisements se placent sous le signe de la langueur et du loisir. 

Le trait rappelle celui d'Inio Asano (Solanin). C'est pourtant Tayō Matsumoto, l'auteur de la série douce-amère Sunny, que Shinzō cite comme modèle indépassable. On retrouve donc ce désir de créer des ambiances sur des non-évènements, en creux. Comme chez Matsumoto, il y a l'envie de saisir l'indicible dans l'anodin. Mais à l'inverse du maître, Shinzō ne fait pas toujours mouche et les tranches de vie se suivent sans se répondre.
Si je me suis retrouvée dans la justesse de Courage, Yoichi et dans la mélancolie d’Une année dans la vie de Bunbun, chat domestique, j’ai eu plus de mal avec d’autres histoires. Certains de ces fragments ont glissé sur moi (quoi de pire que de se dire que l'on passe à côté de ce qui rend l’œuvre… oeuvresque ?), d'autres m'ont gentiment dérangée.


Holiday Junction de Keigo Shinzō au Lézard Noir (extrait)
Holiday Junction de Keigo Shinzō au Lézard Noir (extrait)

Le fait est qu'Holiday Junction m'a perdue. Le coupable ? Ce deuxième récit, Je déteste les jolies filles, qui met en scène un vingtenaire amouraché d’une enfant de dix ans. J'attends d'une fiction qu’elle me pousse dans mes retranchements et je fais le distinguo entre un sujet et son traitement (la première saison de Top of the Lake compte parmi les meilleures séries qu’il m’ait été donné de voir).  En tous points, Keigo Shinzō prend le parti de la zone grise et cette neutralité narrative me gêne. Sans juger la qualité de la création, je déteste ce que cette histoire (dans son fond, mais plus encore dans sa forme) me dit de la société japonaise. Je déteste les jolies filles me renvoie au malaise ressenti en visionnant l'excellent documentaire Tokyo Idols de Kyoko Miyake et ce récit arrivé trop tôt, je ne suis pas parvenue à maintenir une curiosité bienveillante pour la suite du recueil.



Je n’avais pas particulièrement accroché à Tokyo Alien Bros. Je n’étais pas la cible. Pour des raisons plus délicates, plus personnelles, je referme sans regret ce Holiday Junction



Holiday Junction de Keigo Shinzō, Le Lézard noir
Traduction du Japonais d'Aurélien Estager  

204 pages
Sorti en juin 2018




dimanche 1 juillet 2018

Chronique manga // Mimikaki de Yarô Abe : L’Empire des sens


La sensualité du nettoyage d’oreille parle-t-elle aux utilisateurs de cotons-tiges ? Alors que l’adage invite à ne rien introduire dans son conduit auditif qui ne soit plus petit que son propre coude, le Français sera-t-il sensible à l’interdit ? Voilà deux questions qui désormais me brûlent les lèvres. 

Mimikaki de Yaro Abe (couverture)
Couverture de Mimikaki au Lézard Noir


Choisir un livre publié par les éditions le Lézard Noir peut se faire les yeux fermés (si l’on prend soin de réserver à un public averti les pépites érotico-gore de Suehiro Maruo). Les déceptions sont rares et la ligne éditoriale trouve sa cohérence dans des œuvres exigeantes et accessibles. Malgré cet a priori positif, et malgré sa joliesse, la couverture de Mimikaki ne délivre pas suffisamment d’indices à mon goût. Ce n’est qu’après une page ou deux que l’évidence s’impose : trait aux rondeurs enfantines, visuels rétro (drôles en eux-mêmes), ambiance douce amère cristallisée dans un humour potache : il s’agit d’une œuvre de l’auteur acclamé de La cantine de minuit (adaptée sur Netflix), alias Yarô Abe.


Composé sur le substantif mimi (oreille) et le verbe kaku (gratter), le mimikaki est un stick très fin en bois ou en métal dont l’embout courbe fait de l’outil un râteau-cuillère à cérumen. Citant le spécialiste du Japon Maurice Pinguet, un article de Slate consacré au dit gratte-oreille évoque un « refuge régressif » rappelant la symbiose entre la mère et le très jeune enfant. Comme l’éditeur français l’explique, parce que l’acte est souvent associé à un plaisir sensuel, il existe au Japon des établissements où le client paye pour une séance de nettoyage d’oreilles, en général effectuée la tête posée sur les genoux d’une femme.
Planche de Mimikaki de Yaro Abe
Volupté auriculaire, vous dit-on...


Mimikaki rassemble neuf histoires mêlant sensualité, humour et poésie pour raconter, par bribes, la vie d’une dizaine d’habitants de la petite ville de Nakamachi. Au centre du récit : Shizue, la patronne du salon de mimikaki, pratiquant son art dans les orifices sensibles de sa clientèle. 

S’il est publié cette année, ce Mimikaki est en fait une création antérieure à La cantine de Minuit. Le mode narratif reste le même : un personnage central mais secondaire fait le lien entre les récits de fragments de vie. Mimikaki, comme La cantine de minuit, évoque l’intime par l’organique. Par instant suranné, jamais trop loin de sentiments très contemporains, c'est un délice inattendu.

Alternative aux marronniers estivaux invitant à réveiller sa sexualité, Mimikaki nous déshabille. 





Mimikaki — L’étrange volupté auriculaire de Yarô Abe, le Lézard Noir

Traduction du japonais de Miyako Slocombe
187 pages 
Sorti en juin 2018

lundi 11 juin 2018

Chronique de livre // Konbini de Sayaka Murata : raconte-moi ta supérette, je te dirai qui tu es


“Pourquoi devrais-je quitter la supérette et chercher un poste ordinaire ? Cela me dépassait. Après tout, sortie de mon manuel de l’employé dont j’appliquais à la perfection les directives, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont fonctionnait une personne normale.”

Couverture du roman Konbini de Sakuya Murata
Couverture de Konbini de Sayaka Murata


Un instantané de la société japonaise au travers du quotidien d’une supérette, voilà ce que nous propose Sayaka Murata. Son Konbini est un roman pop dans le sens le plus noble du terme : léger dans la forme, il ne se dispense pas d’apporter du fond. La problématique pourrait se résumer en une question tirée du roman : “Il a déjà 35 ans. Il serait temps pour lui d’arrêter les petits boulots, non ?”



Le terme Konbini est la contraction japonaise des termes anglais convenience store, le magasin de proximité. Présent à chaque coin de rue à Tokyo, on y trouve de tout : des produits d’hygiène aux boissons alcoolisées, en passant par les plats préparés et les magazines. On y fait ses photocopies et l’on y paye ses factures. S’il fallait comparer le konbini avec son équivalent français, je dirais que le premier est lumineux, propre, bien achalandé et abordable. Au-delà de son aspect pratique, le konbini constitue un repère, parfois même un repaire.



Murata connaît son sujet : il est d’ailleurs dit que malgré la réception du prix Akutagawa (l'équivalent du Goncourt), elle continue de travailler à temps partiel dans une de ces supérettes. L’auteure brosse le fonctionnement de cet organisme au rythme établi. Elle détaille les habitudes de consommation de ses contemporains et décrit jusqu’au bruit de la canette qui se déplace le long du rail frigorifique en remplacement de celle qui vient d’être vendue. L’auteur évoque avec tendresse ce spectacle immuable, le chant du konbini.



Marquée par un trouble du spectre autistique, Keiko Furukura, l’héroïne du roman, joue l’humain ; son personnage apprend par imitation. En s’alimentant exclusivement de produits du konbini, elle revendique son appartenance à cet organisme. La jeune femme et son alter ego masculin ont conscience d’avoir trouvé leur place à la marge. Ils savent également que personne n’envie leur choix et que, de fait, ils seront toujours amenés à se justifier.



« On en revient à un système qui blâme tout être inutile à la communauté. »



Pas d’effet de manche : le style et le vocabulaire sont simples, d’une sobriété qui claque. Chez Murata, la critique sociétale prend la forme d’un récit à la première personne d’une honnêteté désarmante.



Le lecteur s’amuse des saillances de la société japonaise, une société qui — je suis la première à ressasser le cliché — enfonce avec un marteau le clou qui dépasse. Il s’interrogera rapidement sur l’universalité d’une problématique contemporaine. L’air de rien, Konbini reste en tête… comme un standard pop.

Konbini de Sayaka Murata, Denoël
Traduction du japonais de Mathilde Tamae-Bouhon
128 pages
Paru en janvier 2018