lundi 11 juin 2018

Chronique de livre : Konbini de Sayaka Murata

Konbini de Sayaka Murata : raconte-moi ta supérette, je te dirai qui tu es

“Pourquoi devrais-je quitter la supérette et chercher un poste ordinaire ? Cela me dépassait. Après tout, sortie de mon manuel de l’employé dont j’appliquais à la perfection les directives, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont fonctionnait une personne normale.”
Couverture du roman Konbini de Sakuya Murata
Couverture de Konbini de Sayaka Murata

Un instantané de la société japonaise au travers du quotidien d’une supérette, voilà ce que nous propose Sayaka Murata. Son Konbini est un roman pop dans le sens le plus noble du terme : léger dans la forme, il ne se dispense pas d’apporter du fond. La problématique pourrait se résumer en une question tirée du roman : “Il a déjà 35 ans. Il serait temps pour lui d’arrêter les petits boulots, non ?”

Le terme Konbini est la contraction japonaise des termes anglais convenience store, le magasin de proximité. Présent à chaque coin de rue à Tokyo, on y trouve de tout : des produits d’hygiène aux boissons alcoolisées, en passant par les plats préparés et les magazines. On y fait ses photocopies et l’on y paye ses factures. S’il fallait comparer le konbini avec son équivalent français, je dirais que le premier est lumineux, propre, bien achalandé et abordable. Au-delà de son aspect pratique, le konbini constitue un repère, parfois même un repaire.

Murata connaît son sujet : il est d’ailleurs dit que malgré la réception du prix Akutagawa (l'équivalent du Goncourt), elle continue de travailler à temps partiel dans une de ces supérettes. L’auteure brosse le fonctionnement de cet organisme au rythme établi. Elle détaille les habitudes de consommation de ses contemporains et décrit jusqu’au bruit de la canette qui se déplace le long du rail frigorifique en remplacement de celle qui vient d’être vendue. L’auteur évoque avec tendresse ce spectacle immuable, le chant du konbini.

Marquée par un trouble du spectre autistique, Keiko Furukura, l’héroïne du roman, joue l’humain ; son personnage apprend par imitation. En s’alimentant exclusivement de produits du konbini, elle revendique son appartenance à cet organisme. La jeune femme et son alter ego masculin ont conscience d’avoir trouvé leur place à la marge. Ils savent également que personne n’envie leur choix et que, de fait, ils seront toujours amenés à se justifier.

« On en revient à un système qui blâme tout être inutile à la communauté. »

Pas d’effet de manche : le style et le vocabulaire sont simples, d’une sobriété qui claque. Chez Murata, la critique sociétale prend la forme d’un récit à la première personne d’une honnêteté désarmante.

Le lecteur s’amuse des saillances de la société japonaise, une société qui — je suis la première à ressasser le cliché — enfonce avec un marteau le clou qui dépasse. Il s’interrogera rapidement sur l’universalité d’une problématique contemporaine. L’air de rien, Konbini reste en tête… comme un standard pop.

Konbini de Sayaka Murata, Denoël
Traduction du japonais de Mathilde Tamae-Bouhon
128 pages
Paru en janvier 2018



mercredi 28 mars 2018

Portrait : Mari Katayama, perfection augmentée

Je voulais vraiment rencontrer Mari Katayama.

J’ai découvert son travail en 2016 lors de l’exposition collective My Body, Your Voice au Mori Art Museum. Dans la salle qui lui était consacrée, j’observais ses autoportraits gothiques (notamment ceux repris sur les sites du Guardian et de CNN), ses sculptures de tissus, ainsi que ses accumulations de bocaux au contenu étrange. Souffrant d’hémimélie tibiale, une maladie congénitale rare, elle a fait le choix à l’âge de neuf ans d’être amputée de ses jambes. Initiée à la couture par sa grand-mère, Katayama crée pour ses membres défectueux des cocons fantasmagoriques et transcende sa condition dans des autoportraits révélateurs d’une monstrueuse beauté. J’étais d’autant plus fascinée que quelques mois plus tôt, ailleurs dans Tokyo, j’avais croisé cette fille très apprêtée juchée sur des jambes en métal. À l’époque, je ne m’étais pas retournée (je n’avais pas le droit de me retourner).

Mari Katayama “bystander #016” (2016), Self-Portrait © Mari Katayama

Elle a été la première a mettre en lumière le fait que l’on puisse être amputé(e) et avoir envie de marcher en talons, le défi technique que cela représentait avait jusque là laissé le monde indifférent. Par le biais de son projet High Heels, Katayama a été la première à porter des talons hauts au bout de ses prothèses tibiales. Alors j’ai peu d’idoles, mais Mari Katayama est l’une d’elle.


En chemin vers la gare d’Asakusa (d’où part le Tobu Isesaki, le train régional qui relie Tokyo à la préfecture de Gunma) pour retrouver l'artiste, je longe deux love hotel dont les devantures jumelles disent Mari. Je me souviens que Mari est un prénom assez répandu (notamment parmi les trentenaires et les quadragénaires nipponnes), celui de Katayama s’écrit avec les idéogrammes 真理dont l’association pourrait se traduire par vérité. Je me dispense d’y chercher un signe.

J’arrive en gare bien en avance. Je m’installe dans le train (et je me dois de le préciser : dans le bon train) avec une bouteille de thé vert au riz soufflé et un nouveau stylo effaçable. Je m’autorise à me détendre, je maîtrise. Nous partons.

« Elle a pas fermé la porte ! » hurle la quadragénaire qui me découvre en plein brossage de dents, accroupie au-dessus de la cuvette des toilettes. Tout en me confondant en excuses, je réalise que, dans les lieux d’aisance des TER nippons, le système de fermeture électronique ne dispense pas de rabattre le — si discret — loquet métallique. Cette personne m’a prise pour une exhibitionniste… ou une idiote. Ses cris m’ont figée. La porte coulissante refermée, je me rhabille, recrache mon dentifrice, et tente de recomposer un air digne. Après une seconde litanie d’excuses accessoirisée d’une courbette, je regagne mon siège, un peu contrariée de deviner à son intonation qu’elle fait le récit de notre rencontre à sa voisine. Désormais, l’ensemble du wagon sait que je maîtrise mal les portes. Peut-être a-t-il également eu vent de ma tendance à faire deux choses à la fois.

À la recherche d’une contenance, je m’enfonce dans mon siège et porte mon attention sur le paysage. Je m’aventure rarement hors de Tokyo, alors je serai attentive. Des champs, des ZAC forcément sans charme (sinon celui de la province morose), de grands espaces en friche, et au loin, sur ma droite, une chaîne de montage anonyme. 1 heure 20 après avoir quitté Tokyo, j’arrive à Ōta (太田, littéralement le gros champ, pas le grand champ, non : le gros champ). Nous sommes dans la préfecture de Gunma, en milieu d’après-midi, le ciel est déjà sombre. Les nuages sont bas, les toitures sont bleues.

En gare, Kazue, l’attachée de presse de Mari m’attend, souriante. Elle me guide au musée-bibliothèque de la ville, à deux pas de là. Un bâtiment moderne, vitré, aux terrasses arborées. Agréable, forcément.

Mari arrive. Elle porte un jean, des baskets et un sweat qui reprend le visuel de l’album Goo de Sonic Youth, celui qui dit : « I stole my sister's boyfriend. It was all whirlwind, heat, and flash. Within a week we killed my parents and hit the road.’ Un petit crabe pend à son oreille droite (c’est son emblème, une référence à l’ectrodactylie de sa main gauche qui fait que celle-ci, bifide, à la forme d’une pince), les verres de ses lunettes sont fumés… Je ne peux pas dire non à Sonic Youth, mais je m’attendais à plus d’excentricité.

Mari Katayama - Autoportrait
Mari Katayama “shadow puppet #01402” (2016), Self-Portrait © Mari Katayama

Nous nous installons, nous sommes quatre : Mari, Kazue, Ori (le traducteur) et moi-même. Je me présente en japonais, concentrée sur l’impératif de faire bonne impression. Ça fait des mois que j’échange avec ses attachées de presse. J’ai très envie d’inclure l’artiste dans la fiction que je suis en train d’écrire. Comme je lui ai demandé son avis sur certains éléments de mon prochain livre, j’ai avec moi une copie de mon premier roman dédicacée en japonais. La veille, il m’aura fallu dix minutes pour barbouiller quelque chose comme : merci beaucoup pour cette interview, je suis super contente, soyez bienveillante.

Pointant à travers la vitre un immeuble orangé, un peu étrange, que sans la moindre connaissance en architecture j’estime dater des années 70, je dis qu’Ōta a l’air d’être un endroit intéressant. Mari s’exclame qu’effectivement l’endroit est unique. L’immeuble au bout de mon doigt appartenait à la communauté brésilienne. Enthousiaste, elle me parle de la diversité culturelle de la ville, assez peu commune au Japon. « Ōta est un patchwork de communautés. » Elle m’explique qu’ici seulement 20 % de la population est d’origine japonaise, c’est dû à la présence de Subaru, le constructeur automobile. En manque de main-d’œuvre à la fin des années 80, les usines alentour ont fait venir de nombreux employés originaires du Brésil, des Philippines, de Corée et de Chine. En 2010, la population du gros champ s’élevait à plus de 200 000 habitants pour une superficie de 176,49 km2 (plus d’une fois et demie la taille de Paris, pour une population dix fois inférieure). Née en 1987, la jeune maman (elle a donné naissance à son premier enfant l’année dernière) a grandi avec les enfants de ces immigrés.

Ces derniers temps, Katayama réfléchit à l’environnement idéal pour créer : ça pourrait être les États-Unis (elle envisage de passer son permis moto pour pouvoir parcourir les USA à la Easy Rider), la France ou Ōta... Elle se plaît à Gunma. Ces temps-ci, elle photographie la communauté locale et elle documente sa vie en parallèle. Les deux sont liés ; ses créations sont le reflet de sa vie et sa cellule familiale l’inspire. « Tout le monde a une famille, c’est le premier noyau de la société, donc je commence à réfléchir au travers de cet axe. »

Je l’interroge sur les difficultés qu’elle est amenée à affronter en tant qu’artiste femme, au Japon. Peut-être est-elle fatiguée de ce genre de questions ? Elle me répond que le défi n’a jamais été d’être Japonaise ou d’être une femme. Pour elle, le défi, c’était d’être normale. Les épreuves qu’elle a affrontées, elle a eu tendance à les mettre sur le compte de son handicap, pas de son sexe. D’ailleurs, pour les journalistes japonais, les éventuelles difficultés liées à son genre ne constituent pas une problématique, du moins pas une problématique qui mérite d’être abordée. Elle l'a intégré, elle accepte. Ce qui l’ennuie vraiment, au fond, ce sont ceux qui lui posent les mêmes questions pour réécrire le même papier... à chacune de leurs rencontres. Elle n’aime pas non plus ceux qui tentent de lui faire dire ce qu’ils veulent entendre. Typiquement, certains journalistes essaient de mettre en lumière les brimades qu’elle a subies de la part de ses camarades de classe pendant l’enfance (le phénomène de l’ijime tient au Japon du marronnier) et la souffrance qu’elle a dû ressentir. Le fait est qu’elle ne s’en souvient pas et elle n’a pas envie qu’on lui fasse dire des choses qu’elle ne pense pas.


Autoportrait de Mari Katayama dans sa chambre
子供の足の私」2012 © Mari Katayama
En fait, ces jours-ci elle prépare un documentaire pour la télé et elle essaie de se rappeler les aspects les plus sombres de son enfance ; rien ne vient. Par contre, énormément de bons souvenirs refont surface. Elle se dit que ça vient du fait d’être devenue mère. Selon elle, l’être humain a tendance à transformer le négatif en positif. Son père a disparu quand elle avait 9 ans. Malgré tout, il lui a appris à dessiner, elle s’en souvient comme d’un type bien. Un de ses meilleurs souvenirs date d’un peu avant qu’il ne parte. Un soir, alors qu’elle était supposée dormir, elle s’est glissée en cachette dans la salle à manger, elle a vu ses parents fumer une cigarette. L’image de son père en train de fumer — elle imite le geste — s’est gravée. Il avait l’air très cool.

Très longtemps, pour elle, la perfection, c’était d’être comme tout le monde. Elle rêvait d’être comme les autres. Puis à l’adolescence, elle a vu Blade Runner et elle a été interpellée par le fait que les réplicants qualifiés de parfaits dans la version originale, se voyaient qualifiés de beaux (utsukushi) en japonais. Ça l’a amenée à s’interroger sur l’association beauté-perfection. Elle a réalisé que la perfection n’est pas toujours belle, de la même façon que la beauté n’est pas nécessairement parfaite. La première fois où elle a été frappée par la beauté, elle avait 21 ans. Son grand-père était en phase terminale d’un cancer. Elle se souvient de la maigreur de ses jambes et de son application à essayer d’aller mieux, de sa combativité. Cette posture était belle, la fragilité pouvait être belle.

© Mari Katayama

Je l’interroge sur le fait que CNN et The Guardian ont qualifié ses créations de punk et provocantes, sans m’empêcher de glisser que personnellement je ne suis pas certaine de la justesse de ces étiquettes. Elle acquiesce. À l’époque, elle-même s’est posé la question. Elle se souvient avoir dit au journaliste de CNN qu’adolescente, elle écoutait beaucoup de punk. Surtout, elle a compris que son énergie pouvait être perçue comme punk dans la mesure où, par ses créations, elle essaie de pousser le spectateur dans ses retranchements, de révéler (ou de rappeler) les choses importantes oubliées ou dissimulées.

Autoportrait de Mari Katayama dans sa chambre
“smoking area” #1401, 2014 © Mari Katayama
Dans un excellent reportage publié sur le site de Fragments, elle évoque la difficulté de faire coïncider son personnage public et la personne privée. Parvient-elle désormais à accorder les deux ? Progressivement, oui. La maternité l’a amenée à être plus naturelle. L’arrivée d’un enfant conduit à la fois à se poser des questions et à être moins autocentré. Si sa fille l’interroge sur ce qu’elle fait, sur son parcours, Katayama veut pouvoir lui répondre sans ambages. Le système de santé japonais est médiocre, alors évidemment, elle est heureuse de participer à faire bouger les choses. Pour autant, elle n’est pas sûre que sa contribution soit suffisante. Si elle ne se perçoit pas comme une activiste, Mari Katayama garde à l’esprit que les projets dans lesquels elle s’engage doivent avoir un sens.

site internet : http://shell-kashime.com/
Galerie Rin Art Association: http://rinartassociation.com/artist/707











dimanche 11 mars 2018

Photographie japonaise contemporaine Part II : Transformers

Parmi la jeune garde des photographes nippons de notoriété internationale, certains composent un journal intime public, d’autres projettent leurs œuvres (et l'observateur) dans des réalités parallèles. 


Mari Katayama, perfection anormale

Née en 1987, Mari Katayama est une artiste multidisciplinaire. Souffrant d’hémimélie tibiale, elle fait le choix à l’âge de neuf ans d’être amputée de ses jambes. Initiée à la couture par sa grand-mère, elle crée pour ses appendices défectueux des cocons fantasmagoriques. Intriguée par les notions de norme et de perfection, Katayama transcende son handicap dans des autoportraits révélateurs d’une monstrueuse beauté.

Site officiel de l'artiste et un portrait étoffé ici.

Autoprortrait de Mari Katayama "shadow puppet  #01402" 2016
Mari Katayama "shadow puppet  #01402" ,2016


Lieko Shiga, 螺旋海岸 / RASEN KAIGAN, 2012
Lieko Shiga, 螺旋海岸 / RASEN KAIGAN, 2012
Lieko Shiga, la vérité est ailleurs.

Surréalistes ou absurdes, les créations de Lieko Shiga ne sont pas toujours immédiatement compréhensibles. L’artiste née en 1980 fait des jeux de lumière les éléments essentiels de ses compositions. Par ses effets spéciaux garantis sans Photoshop, Shiga crée des monstres et nous plonge dans des parenthèses hallucinatoires



Les natures mortes de Yumiko Utsu

Ses parents étaient-ils plus ouverts que les vôtres ? Le fait est qu'à 40 ans, la Tokyoïte Yumiko Utsu continue de jouer avec la nourriture, et que ça lui réussit. Utsu superpose objets et nourritures. Ses compositions plastico-animales-végétales sont souvent anthropomorphiques, toujours absurdes et colorées. Passées entre ses mains, la protagoniste d'un portrait à l'huile se voit décapitée par un poulpe, une tomate ornée d’yeux en plastique se ratatine dans un stop motion dramatique. Devenu absurde, le commun révèle sa poésie.
 
Yumiko Utsu, Squid Mask, 2010
Yumiko Utsu, Squid Mask, 2010



Tomoko Sawada n’est pas celle que vous croyez.

Tomoko Sawada crée des personnages qu'elle incarne et met en scène dans des cabines photo, entre photographie et performance artistique. Dans la note d'intention d'id400 (projet étudiant rassemblant 400 identités Photomaton), elle explique que sa recherche dérive d'un complexe d'infériorité :« [...] Je pouvais me faire ressembler à un mannequin ou à une actrice. En regardant encore et encore mes photos, la distance entre ma véritable image et mon image sur les photos s'est agrandie. Autrement dit, mon apparence pouvait très facilement être modifiée, mais ma personnalité, elle, ne changeait pas. Une photo d'identité est la preuve de l'identité ou de l'existence de la personne photographiée. Ainsi, même si une personne n'existe pas, si il ou elle apparaît sur une photo d'identité, cette personne peut faire la preuve de son existence.» Interrogeant les genres et les stéréotypes, Sawada continue de décliner ses identités.


Tomoko Sawada id400 Photomaton
Tomoko Sawada id400, 1998-2001









samedi 3 mars 2018

Chronique manga : La Chenille de Suehiro Maruo et Edogawa Ranpo // Corps déviants

La Chenille évoque les tourments du Lieutenant Sunaga, blessé de guerre, rendu à son épouse à l’état d’homme-tronc sourd et muet. Esprit prisonnier d’un corps-larve, Sunaga démontre la permanence des désirs et des angoisses (sa peur de l’abandon est d’autant plus vive qu’il lui est impossible de survivre par lui-même). La nouvelle raconte la funeste tentative des époux Sunaga de restaurer le dialogue et de reconstruire une intimité.

Couverture de La Chenille (Le Lézard Noir)
Couverture de La Chenille (le Lézard Noir)
La Chenille est publiée en 1929, dans un contexte de reconstruction post grand tremblement de terre du Kantō (1923) par Edogawa Ranpo. Ce nom de plume qui pourrait se traduire par “flânerie(s) sur la rivière Edo” est similaire dans ses sonorités à la prononciation nipponne d’Edgard Allan Poe, “edogah aran poh”, que l’auteur né à la fin du 19e siècle et décédé au milieu du 20e admirait. Notamment inspiré des courants marxistes et surréalistes, l’homme a œuvré dans le roman policier et a fait naître l’eroguro. Le genre erotico-grotesque, fondateur de la contre-culture nipponne, est présenté dans cet appendice nécessaire qu’est Corps déviants, texte de Miyako Slocombe, traductrice de l’œuvre (et de l’ensemble des mangas de Maruo publiés en français). Cette dernière l’explique :

[L’eroguro] s’inspire surtout de l’Occident, notamment avec le marquis de Sade, le théâtre du Grand Guignol, ou encore les œuvres de Georges Bataille. Mais on peut également trouver l’origine de l’eroguro dans le bouddhisme japonais : en effet, il existait par exemple de nombreuses représentations macabres de jeunes filles à divers stades de leur putréfaction. De même, on peut évoquer les muzan-e, estampes japonaises apparues au XIXe siècle et représentant des scènes cruelles d’une violence extrême.

Lieutenant Sunaga, homme-tronc, homme-larve (le Lézard Noir)

Suehiro Maruo, de son côté, est né en 1956. Parmi les sources d’inspiration du mangaka autodidacte, on cite les muzan e (littéralement : illustration d’atrocité/de cruauté) mentionnées ci-dessus, et les cinéastes Luis Buñuel et Tod Browning (La Monstrueuse Parade). Démontrant l’éclectisme de ses goûts, l’artiste cite également Pink Flamingo de John Waters (parangon de l’eroguro à la sauce yankee où le grotesque écrase l’érotisme).

Dans l’œuvre de  Maruo, La Chenille se situerait quelque part entre le presque grand public Ile Panorama (autre adaptation d’Edogawa Ranpo) et le plus dérangeant, et donc inoubliable, Yume no-Q-Saku.

La Chenille évoque (dans le désordre) la sexualité, notamment féminine, notamment perverse, en décrivant une épouse dévouée devenue “un monstre affamé de désirs charnels” ; l’impératif, très présent dans la société japonaise, de maintenir les apparences (qui se manifeste dans l’importance qu’accorde à ses médailles le lieutenant mutilé ou dans le souci de son épouse de mettre en scène son exemplarité et son abnégation totale) et de noirceur de l’intime (lorsque les masques tombent) ; la marge et la marginalité ; et la crainte de perdre son utilité sociale. D’un trait élégant et kitsch (30’s), donc classique avant l’heure, Maruo dessine une sexualité horrifique. À la lecture toutefois se détache l’impression que la perversion réside en premier lieu dans l’horreur de la guerre.

Planche de La Chenille
Planche de La Chenille (le Lézard Noir)

Comme nous l’explique Slocombe, le texte est marqué par le rejet d’une double tentative de normalisation de la part de l’État japonais : celle du corps (le recrutement militaire donnant lieu à une sélection et à une uniformisation drastiques) et celle de la sexualité (du fait de l’instauration à la même époque d’une politique moralisatrice).

Sans jamais renoncer à la poésie, alors que le corps et la sexualité échappent à la norme, La Chenille trouble et enchante.


La Chenille de Suehiro Maruo et Edogawa Ranpo, le Lézard noir  (1re édition : 2010)
Traduction du japonais de Miyako Slocombe
152 pages
Paru en janvier 2018

À noter que la nouvelle a également été adaptée au cinéma par Atsushi Kaneko (dans un segment de Rampo Noir sorti en 2005).


samedi 24 février 2018

Chronique manga : Deathco d’Atsushi Kaneko // La petite fille est une guerrière

Sans doute faut-il ouvrir cette chronique sur un point vocabulaire.

Psychopathie: état de déséquilibre psychologique caractérisé par des tendances asociales sans déficit intellectuel ni atteinte psychotique. (Larousse)

Sociopathie: trouble de la personnalité caractérisé par le mépris des normes sociales, une difficulté à ressentir des émotions, un manque d’empathie et une grande impulsivité. (Larousse)



Ces précisions lexicales balayées, faites entrer Deathko.
Deathko arrive en ballon(s).
Deathko, héroïne dahku (dark) d'Atsushi Kaneko (Casterman)
Deathko, comme le précise le narrateur, ça sonne comme disco, sauf que notre héroïne n’évolue qu’en noir et blanc et a un sens tout particulier de la fête.

Une cape noire, les yeux noircis, le goût du danger et un recours démesuré aux grimaces, Deathko, c'est un mix entre Fantômette (mignonne héroïne de la Bibliothèque Rose) et le fascinant pantin désarticulé des clips de l’Australienne Sia (joué par l’Américaine Maddie Ziegler).

 
Fantômette (Bibliothèque Rose)
Fantômette
Maddie Ziegler vue dans un clip de Sia
Maddie Ziegler
Deathko à l'oeuvre
Deathko... à l’œuvre (Casterman)
Deathko est une ado gothique psychotique qui habite le château délabré de Madame M et parle d’elle à la troisième personne.  À leurs côtés, Lee, chauffeur masochiste (à l'occasion chirurgien) amoureux de Madame M et contraint par cette dernière de veiller sur Deathko lorsqu’elle part en moisson. Parce que Deathko est une tueuse à gages appartenant à la catégorie des reapers, les moissonneurs, des êtres sans lien les uns avec les autres qui semblent s’être donné le mot pour faire de chacune de leurs tueries un bain de sang inspiration série Z. Cette troupe étrange répond aux ordres de la Guilde, une instance mystérieuse qui met régulièrement à prix la tête d’individus malveillants.

Deathko et quelques reapers (Casterman)

 

Qui se cache derrière la Guilde ? Quelles sont ses motivations ?

Du mystère en-veux tu en voilà, le premier étant ce choix de graphie faisant de Deathko une quasi éponyme (à une consonne près, doit-on chipoter ?), alors qu'en japonais le titre de la série et le nom de son héroïne s’épellent de la même façon, à savoir : de-su-ko (デスコ ).

Reprends donc un peu de k.


En japonais, on pourrait dire de Deathko qu’elle est kawaii (si mignonne avec sa dégaine de petit chaperon rouge métalleux,  sa chauve-souris dégingandée dépressive et ses grappes de ballons noirs), kakkoii (elle est cool : ses armes sont ses jouets, ses jouets sont ses armes ; elle trucide des malabars sans prendre la peine d’enfiler correctement ses chaussures, tout en enchaînant les pitreries et en ça elle nous rappelle Buffy, la tueuse de vampires, elle-même incapable de renoncer à un bon mot tandis qu’elle se débarrasse d’un monstre vraiment-vilain-très-dangereux, faut-il mettre ce type de comportements sur le compte de la nervosité ? Je m’interroge.) et kuroi (Deathko est sombre : elle n’aime personne, le proclame, et elle est régulièrement aux prises avec les nuages noirs qui se forment au-dessus de sa tête). 

Mangaka et réalisateur quinquagénaire, Atsushi Kaneko déclare s’inspirer en priorité des techniques de la musique, du cinéma, voire de la bande dessinée américaine, plutôt que du style d’autres mangakas (exception faite pour le maître de l’eroguro — érotico-grotesque Suehiro Maruo qui compte parmi ses sources d’inspiration déclarées). En résulte un dessin épuré et profond, des jeux d’ombres d’où se dégagent des visages grimaçants.

Portrait de Deathko (Casterman)
DEATHKO ! (Casterman)

Si jusque là la narration tenait le lecteur grâce à des personnages délicieusement hors norme, reposant malgré tout sur des cliffhanger attendus (Deathko va-t-elle survivre d'ici le prochain tome ?), ce sixième et avant dernier épisode sorti en France le 14 février brouille plus sévèrement les pistes. Identités, temporalité, hiérarchie, les repères explosent et l'on attend avec une impatience non feinte le septième tome. Trick or treat?

Deathco d’Atsushi Kaneko 

Traduit du japonais par Aurélien Estager

 Casterman, collection Sakka, 6 tomes parus