samedi 18 octobre 2014

Le Japonais est peureux (et il faut vraiment que j'arrête le sake).


Quand on a lu Amélie Nothomb à l’adolescence, on ne peut qu'avoir une vision floue et effrayante de l'étiquette japonaise. Parce qu'il faut repartir sur des bases — supposées moins fantaisistes, Wikipédia dit, lui, que le rei () est un code de courtoisie et de bienveillance dont le but est d'établir une hiérarchie et ainsi de donner une place à chaque membre de la société afin d'établir une paix sociale. 

Je retrouve donc cette fameuse recherche de la paix sociale. Celle qui dans ce pays semble justifier n'importe quel comportement (même potentiellement antisocial). A mon niveau, je ne sais toujours pas comment récupérer la monnaie que l'on me tend dans les magasins. D'ailleurs, je ne suis pas non plus certaine de réceptionner correctement mes achats. Il est sans doute temps de prendre conscience de mon statut de menace pour la société.

Barcelonais expatrié au Pays du Soleil Levant — et pas exactement ravi de l'être — mon ami Francesc me disait qu'avant d'être droit, le Japonais est peureux. Selon lui, l’obéissance aux règles tient plus de la crainte des conséquences de leur non-respect pour lui-même que d'un réel souci d'autrui. Ce soir là, le sake ayant achevé son œuvre, nous n'avons pas été en mesure de pousser plus loin la réflexion : les Japonais étaient peureux, nous étions saouls. 

L'alcool évaporé, il restait un fond de vérité. Et essayer de l'entrapercevoir m'amuse plus que d'aller jouer à Hyppo Gloutons avec la serveuse-soubrette d'un maid café. 

Reprenons : lors de ma première soirée tokyoïte, plus que par les lumières de la ville ou par les efforts de la Japonaise pour être visuellement parfaite, j'ai été frappée par un sentiment de sécurité : sécurité des personnes et des biens parce qu'un porte-feuille oublié là sera retrouvé... là. Cette sensation ne m'a pas quittée même si, comme pour toutes les bonnes choses, j'ai fini par la considérer comme un acquis. Ici, baisser la garde est autorisé. D'ailleurs, une garde, pourquoi faire ? Que ce soit aux yeux du salaryman ou du yakusa, je suis invisible. 

Pour être exacte, le Japonais saoul retrouve la vue mais il n'en perd pas pour autant sa courtoisie. Ainsi, après une soirée à papoter avec des salarymen avinés, mon amie Jihane a aimablement été invitée à passer la nuit avec un sexagénaire qui l'avait couvée du regard quelques heures durant. Faisait-il partie de ceux qui nous avaient montré les photos de leur femme et de leurs enfants ? C'est très probable. Malheureusement, cette fois encore mes souvenirs ont été ternis par l’absorption de quelques verres de trop.

J'ai également été surprise par la docilité du nippon attendant de nuit, à un feu rouge. Cette rigueur m'a parue extraordinaire (dans le sens premier du terme), admirable et ridicule à la fois.L'infantilisation est reposante. Inutile de réfléchir pour savoir si une voiture arrive et si l'on peut traverser devant elle, si oui à quel rythme et pour quelle prise de risque. Non, il faut attendre que l'on nous indique quoi faire, peu importe que les éléments soient ou non en notre faveur. Reste que quelqu'un qui ne se laisse pas la possibilité de traverser au rouge quand la rue est vide ne peut pas avoir de sens critique, me dis-je pleine de mes principes flexibles.

Alors que de mon côté, j'ai tendance à inviter mes élèves à m'appeler par mon prénom et à me tutoyer, je ressens comme une humiliation le fait que le professeur de japonais me salue d'un simple ohayou alors que je dois me fendre en retour d'un ohayou gosaimasu. Parce qu'il est âgé et qu'il est professeur, il se doit d'être moins formel que je ne le serai en retour. Chacun sa place, chacun son rôle.

Et c'est un fait : au Japon, l'étiquette est codifiée jusqu'aux réactions à adopter. Feindre la modestie, toujours feindre la modestie. Ensuite, entre politesse énonciative et politesse référentielle, calcul de l'angle d'inclinaison du buste et de la durée de celle-ci lors des salutations, les codes sont suffisamment pleins d'implicite pour ne pas être complètement assimilables par l'étranger. 

Après tout, la société nippone a mis au ban la caste des Burakumin depuis près de 2000 ans, il n'y a aucune raison d'intégrer un gaijin sur la base de quelques décennies de bons et loyaux services. Et vous ne tromperez personne en portant un kimono, surtout si vous rabattez ses pans dans le mauvais sens, faisant de votre joli habit traditionnel une tenue mortuaire. Le pays est impitoyable : même en tant que macchabée, vous  ne serez pas crédible.

Les faux pas s'accumulent et, à moins que votre maladresse ne rejaillisse directement sur le Japonais qui vous accompagne, il est rare que quiconque daigne vous faire une remarque, sauf peut-être si vous vous mettez à danser dans un bar parce qu'il vous semble évident que ce grand espace vide est une piste de danse. Non, ici, danser dans les bars, c'est interdit.

D'ailleurs, il n'est pas rare que les codes de la bienséance entrent en conflit. Tout en tentant d'accepter qu'ici il vaut mieux renifler que se moucher, on réalise que le client est encouragé à réserver sa table en y déposant ses affaires avant d'aller commander puis à produire des bruits de succion prouvant qu'il apprécie ce qu'il mange. Bruitages vibrants et reniflements ; à mes yeux de petite occidentale, l'atmosphère aura rarement été aussi raffinée.

Parallèlement, en cours de japonais, j'ai vécu ce moment gênant où, comparant les règles de savoir-vivre de nos pays respectifs, je me suis retrouvée en tête des je-m'en-foutistes devant mes camarades indiens, coréens, thaïlandais, russes et chinois : fumer dans la rue, c'est possible ; garder ses chaussures à l'intérieur de la maison, manger et se maquiller dans les transports en commun, OK, c'est sale, mais si le cœur vous en dit... pourquoi pas ?

Je ne comprends pourtant pas que je sois systématiquement celle qui cède sa place dans les transports en commun alors que le wagon reste inerte, indifférent à un regard que je m'applique pourtant à rendre réprobateur.  

Alors parfois, par dépit, je suis tentée de participer à la validation du cliché. Puisqu'on attend de mon comportement qu'il ne soit pas conforme, pourquoi me plier aux règles alors que je peux leur donner la satisfaction de conforter leurs idées reçues ?

 Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !