lundi 8 décembre 2014

Chercher du travail au Japon et pleurer à Shinjuku

Trois mois. J'ai trois mois pour devenir ofisu redi (office lady).


Chercher du travail au Japon me renvoie à mes années de jeune diplômée. Partir de presque zéro parce que jusque-là, CV et lettres de motivation n'ont  servi qu'à dégoter des jobs saisonniers ou à justifier la mission de gratte-papier obtenue par piston. Je ne parle pas la langue et le CV japonais est encore un mystère : je (re)pars de presque zéro.



D'ailleurs, à part l'envie de voir de plus près le monde des salarymen, quelles sont mes motivations ?



Mes cours de français me suffisent pour vivre mais mon visa expire en mars. Et comme je n'ai ni les moyens ni l'intention de payer une école de langue à 5 000€ ou d'épouser Superhiroya, il faut que je trouve une entreprise qui sponsorise mon visa. Jusqu'au Japon, on attend de moi que je renonce à l'insouciance.



Et là se posent les questions qui se sont posées au début de ma vie active : A qui et en quoi puis-je être utile ? A l'époque, je n'avais pas trouvé de réponse mais j'avais dissimulé mes doutes. J'étais devenue attachée de presse, mieux : consultante relations presse. Si j'avais un titre, c'était bien que j'avais une place. Les années passant la question est devenue un peu plus complexe : A qui et en quoi ai-je envie de me rendre utile ?



Je ne sais pas pour vous mais pour moi, la question reste en suspens.



Vouloir rester au Japon m'amène à être un peu moins exigeante. Au moins pour un temps. Parce que pour trouver une entreprise qui sponsorise son visa, le gaijin a deux options : être ingénieur ou enseigner l'anglais. Entre les deux, mon cœur balance.


J'ai donc rendez-vous au centre d'aide à l'insertion professionnelle des étrangers de Shinjuku. J'y vais par acquis de conscience. Je ne pense pas que l'on puisse tirer quoi que ce soit de ce genre de services... A part peut-être une tasse de café soluble et des prospectus que je ne lirai pas.


Qui plus est, on m'a dirigée vers le centre réservé aux détenteurs d'un Visa Vacances-Travail. Quand j'ai demandé si je devais amener un CV, on m'a répondu que ma carte de résident et mon passeport suffiraient. Le temps partiel au fast food me tend les bras.



J'arrive un peu en avance. Je m'attendais à trouver quelques bénévoles bienveillantes portant des pulls angora dans une petite salle obscure, c'est en fait tout un rez-de-chaussée qui est occupé par l'agence. Ambiance ANPE-hall de gare, des salariés, pas de café soluble.



Une interprète m'accueille et me fait remplir une fiche d'identité : nom, coordonnées, âge. Rien de très pertinent pour parvenir à m'aiguiller. Il est 9h59, mon rendez-vous est à 10h, je suis appelée au bureau numéro 11.



Ma conseillère s'excuse de ne pouvoir garantir qu'ils me trouveront un emploi. Je suis tentée de lui dire que je ne m'attends pas à ce qu'ils me trouvent quoi que ce soit. Son implication semble sincère, je me contente de dire que comprends.



Et puis il y a aussi ce problème lié au fait que, selon ses papiers, un Français titulaire d'un Visa Vacances-Travail ne peut le transformer en un visa de travail classique. Ce n'est pas tout à fait vrai mais effectivement, ça reste un problème annexe. Il faudra quand même aller voir son collègue qui-a-plein-de-connaissances. Il est au bureau d'à côté et il aura surement des réponses. Soit.


Elle me demande quels sont mes diplômes, si j'ai déjà travaillé en France et ce que je sais faire.


Suis-je sûre de ne pas vouloir travailler dans un restaurant ? Et dans une usine ? Parce qu'elle aurait peut-être quelque chose à me proposer... Je me sens un peu ingrate de lui expliquer que si l'usine est ma seule option, il vaudra peut-être mieux rentrer en France.



Donc, non, ils n'ont rien pour le moment. 



10h30, allons voir le puits de science qui aura des réponses à ce problème de visa qui n'en n'est pas vraiment un.



La soixantaine, un physique qu'on oublie. Je m'assois à son bureau, il ne me salue pas et s'adresse à l'interprète sans me regarder. Je n'existe plus vraiment.



Donc lui, son domaine c'est le juridique, une fois qu'un employeur a initié les démarches pour sponsoriser son futur salarié. Il me fait passer une copie du dossier à remplir. Ça ne m'est pas d'une grande utilité mais il faut bien justifier notre entrevue.



" – Malheureusement, la notice est en japonais et nous n'avons pas de traduction.

 – Peut-être que je trouverai en ligne ?

 – Non, vous ne trouverez pas.

...

 – Et puis entrer au Japon avec un Visa Vacances-Travail et un visa de travail ce n'est pas la même chose.

 – ... Oui mais je pensais que l'un pouvait mener à l'autre...

 – Oui, mais ce n'est pas si simple. Et je suis désolée de vous dire ça mais votre niveau de japonais n'est pas suffisant pour travailler dans un bureau."



Mais pourquoi est-il aussi méchant ? 



Street-level bureaucracy. Je vais te dire des trucs désagréables qui ne vont te servir à rien, parce que ça fait partie de la poignée des trucs amusants qui sont compatibles avec mes attributions.



Je voudrais partir. Maintenant. Je demande si nous en avons fini.



Non, il a encore une question pour moi. Il me regarde enfin. Il sourit.



" – Est-ce que vous aviez des difficultés pour trouver un emploi en France ?
...

Non.

– Alors vous aimez le Japon.

– Oui.

– Merci."



Il sourit, ce con.



Sans bien comprendre ce qui se passe, je suis debout.  


10h44, les larmes sont montées avant que j'ai réalisé quoi que ce soit. Je suis bien censée être cette personne sur qui tout coule, non ? D'ailleurs, c'était quand la dernière fois que j'ai pleuré ? Un an en arrière ? Peut-être plus. Je vomis et je pleure rarement, ce sont deux de mes principes de fonctionnement.



Alors que je suis en train de renifler en plein courant d'air, l'interprète vient vérifier que je vais bien. 



"– Il était si violent... Et tout ce qu'il m'a dit, je le savais déjà.

–  Il ne voulait pas être méchant. Il est très direct, il est comme ça avec tout le monde. Il travaillait à l'immigration avant.

– Mais son job, c'est pas de conseiller ?"

Elle hausse les épaules, me redit combien elle est désolée. Il fait froid, abrégeons nos souffrances. Je force un sourire, lui répète que je vais bien et la quitte.
 
11h09, je suis encore en train de renifler dans le métro. Un fonctionnaire aigri m'a fait pleurer et l'un des problèmes majeurs de ce pays est que l'on ne peut pas se moucher dans le métro.


Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !