jeudi 4 décembre 2014

Apprendre l'anatomie au Japon : 30 ans, presque toutes mes dents.

Événement majeur de la semaine, j'ai reçu un courrier. A mon nom. Quand on est dans un pays qui n'est pas le sien et dont on parle la langue avec l'aisance d'un enfant de trois ans, recevoir une lettre, c'est un peu spécial. Ça donne l'impression d'être à sa place, intégré. Ne pas être en mesure de la lire, par contre, rappelle que cette place est peut-être au fond d'un cagibi sombre.

J'ai donc dans les mains une lettre officielle, avec des dessins : des dents qui sourient, des dents perplexes et une dent qui donnent l'impression qu'elle va vomir. La dent nauséeuse, en fait, elle tremble.

ぐらぐら, gura gura, c'est le cri de la dent japonaise qui tremble.

Même si les dessins me donnent une idée du contenu, il y a beaucoup trop de caractères pour que je tente un déchiffrage. Natsumi, mon élève et professeur de japonais que je retrouve un peu plus tard me donne l'idée générale. Comme je vais avoir 30 ans et que je suis résidente de Taitō-Ku, l'arrondissement qui me rajeunit de quelques mois m'offre un examen dentaire. A Taitō, ils savent comment faire plaisir. Et toujours selon la lettre, j'aurai droit au même cadeau à 35, 55, 60, 65 et à 70 ans. Mystère-dentaire : à 75 ans, serai-je morte ou édentée ?

En annexe, une liste de noms et d'adresses que je ne peux pas lire. Heureusement un petit English speaking dentist Asakusa sur Google plus tard, je finis par trouver le cabinet où il sera possible de me faire examiner et de comprendre ce que le dentiste aura à me dire. Pour finir de réduire l'aventure à zéro, Google Map m'indique que nous sommes à sept minutes l'un de l'autre.

Ce lundi matin, j'arrive peu après l'ouverture du cabinet. Je retire mes chaussures et adresse mon meilleur sourire embêté à la secrétaire en lui demandant en japonais si elle parle anglais. Comme elle cherche du regard ses collègues, je lui tends ma lettre. Le soulagement est perceptible sous son masque chirurgical. Suis-je libre aujourd'hui-maintenant ? 

Celui que j'identifie comme le maître des lieux, chevelure de jais et bras couverts de longs poils blancs, vient m'expliquer qu'ils peuvent m'examiner mais pas me soigner. Je suis désœuvrée et je n'ai pas prévu d'avoir de carie. Parfait.

Je ne sais pas quoi penser du fait que la moitié de la population en âge d'avoir les cheveux blancs a une chevelure noir de jais. J'admire la poignée qui passe au violet ou à l'orange. Le plus intriguant, c'est que se sont rarement les plus ridicules. Ne sous-estimez pas la puissance de la septuagénaire à la chevelure bleu nuit et à l'air pincé.

La secrétaire m'invite à patienter derrière le mur en carton-pâte qui sépare une banquette d'attente du reste du cabinet. Après m'avoir rendu mes documents, elle finit par m'apporter la paire de chaussons que j'aurais dû moi-même tirer d'une machine bruyante et lumineuse. La technologie jusque de la distribution de mules, une utilité merveilleusement douteuse. J'ai du mal à cacher mon admiration.

J'ai à peine le temps de constater que je suis cernée de dents qui sourient que je suis invitée à rejoindre le fauteuil d'examen. Sur mon bavoir, encore des dents qui sourient.

Comme je lui confirme que mon niveau de japonais est minable, le dentiste s'applique à me traduire son questionnaire. L'exercice est douloureux et je suis désolée de lui infliger ça. Je tente un gambatte kudasai (Faites de votre mieux, s'il vous plaît) qui ne le fait pas rire.

Est-ce que je sais que fumer peut entraîner des problèmes parodontaux ? Est-ce que je suis diabétique ? Est-ce que je sais que le diabète peut entraîner des problèmes parodontaux ?

Non, mais maintenant je sais.

Il réfléchit une seconde à ma réponse et me remercie. Il semble amusé par mon usage hebdomadaire du fil dentaire. De même que le principe de fumer quand j'ai bu le laisse perplexe.
 
Combien est-ce que j'ai de dents ? 

Hummm... je les ai toutes sauf mes dents de sagesse. Mais lui donner un nombre...pfff...

La perplexité grandit.

Bon, je sais que c'est un nombre pair et qu'il y en a beaucoup. Je tente donc un nombre au hasard. 36.

Il se contient. Ça se voit, il se contient. Il dessine dans l'air un 3 et un 6. Je me concentre pour produire un sanjuuroku de confirmation. Flegmatique mais visiblement content de l'anecdote qu'il va raconter à ses collègues, il finit par dire :

"— Normalement, normalement, sans les dents du fond, on a 28 dents.

Ah... 28, hein ? 
 
—  Oui, retenez-ça."

Quelques minutes plus tard, il redresse le fauteuil et dit quelque chose en japonais que je ne comprends pas. Son ton est tranquille et il y a une négation à la fin.

Tout va bien ?

Il reformule : oui, tout va bien. Reste que vingt minutes après être arrivée, je dois digérer le fait que je n'ai que 28 dents. Je sais par contre que chacune d'entre elles sourit et c'est une bonne chose.

Il me quitte sur un prenez soin de vous, qu'il est obligé de me traduire parce que c'est la première fois que j'entends l'expression. Et comme je ne sais pas quelle est la réponse adéquate, je le salue en retour d'un sobre arigatou. Mes chaussons remis dans la machine, je quitte le cabinet sans avoir rien eu à payer. 

Tout pourrait être pour le mieux si en cherchant un dermatologue, je n'avais appris que dans le cadre d'une visite sans rendez-vous dans l'une des cliniques gaijin friendly de Tokyo, le praticien ne pourra examiner que deux grains de beauté à la fois. Cerise sur le wagashi, l'examen me coûtera 21 600¥ (soit environ 146€) et n'est pas pris en charge par la sécurité sociale.

Des dents branlantes mais pas de cancer de la peau. Heureux Japonais.

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !