mardi 28 octobre 2014

Le Japonais, Tinder et moi.

Sept mois que je vis à Tokyo. En sept mois, j'ai croisé des Japonais gentils, des Japonais dont j'apprécie l'esprit et des Japonais avec lesquels j'ai envisagé d'avoir des relations sexuelles. Mais aucun n'a suscité en moi l'envie de discuter en me déshabillant.

Alors non, je n'ai pas attendu d'être au Japon pour expérimenter cette frustration et, entre les vingtenaires qui m'arrêtent dans la rue pour se prendre en photo avec moi et la demande en mariage d'un quasi-inconnu, je peux au moins me satisfaire d'un égo flatté pour les décennies à venir. 

Je n'y suis pas pour grand-chose. Tout repose sur l'aura de gaijin aux cheveux châtains. Après de nombreux compliments — j'inclus dans compliments les remarques délicates telles que "mais... c'est ta vraie couleur ?", j'ai compris cette règle de base : une couleur de cheveux autre que noire est un atout majeur dans le mécanisme de séduction au pays du Soleil-Levant. Par ailleurs, convaincue par le troisième âge tokyoïte qui assortit de plus en plus souvent chevelure et garde-robe, il est décidé qu'au premier cheveu blanc, je passerai moi-même au vieux rose.

Mais parce que je n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les ados collectionnant les clichés de gaijins, les individus prêts à épouser une inconnue et les salarymen avinés, il a fallu trouver une alternative pour élargir mon cercle de connaissances. 

Et comme le nippon n'est pas l'individu le plus accessible au monde, à Tokyo peut-être plus qu'ailleurs, Tinder est un merveilleux facilitateur de rencontres. 

Mon annonce est parfaite. Elle est drôle elle me fait rire et elle reflète avec une finesse toute relative mes névroses. 



En français, ma présentation donnerait quelque chose comme :

"J'aime apprendre le japonais, la nourriture japonaise, la musique bizarre, lire des livres, écrire, les parfaits au matcha et le nattō. Je suis sarcastique, pas vraiment méchante. CEPENDANT, je ne suis pas intéressée par les animaux et les feux d'artifice et — désolée, mon cœur — je ne cuisine pas.
Ravie de faire ta connaissance !"

Problème : sur la base de quelques photos et lignes de présentation, mentions d'éventuels amis ou intérêts communs, il me faut en moyenne deux secondes pour déterminer jusqu'où l'échange pourra aller. Et neuf fois sur dix, la réponse est : nulle part. 

Le Japonais n'est pas formaté pour comprendre le second degré. Ce qui revient à régulièrement me faire passer pour un monstre, une idiote, voire les deux à la fois. Si j'avais été plus courageuse, j'aurais aussi évoqué mon aversion pour les spectacles de rue d'Asakusa (et notamment pour le type qui peint des planètes à la bombe pendant que sa sono crache un son putassier-grandiloquent) mais j'aurais directement rejoint la catégorie des filles sans cœur. Et je ne suis pas assez forte pour ça.

Ma popularité s'est donc nettement infléchie après l'ajout du passage sur les animaux, les feux d’artifice et la cuisine. Je cherche encore à déterminer ce qui me fait perdre le plus de points. Sans doute mon manque d'intérêt pour les lumières multicolores là-haut dans le ciel. Mais c'était un sujet qui revenait un peu trop souvent au cours des échanges. Ici, le hanabi constitue une part importante de la culture et il n'y a rien de plus romantique que d'inviter son rencard à s'extasier sur la belle bleue... à part l'amener s'extasier sur la belle bleue, à Disneyland.

Mais c'est sûrement une bonne chose : les membres de Tinder lisent les fiches de présentation et aiment les animaux. Aimer les animaux, ça fait forcément de soi une bonne personne. L'utilisateur tokyoïte ira donc au paradis, après avoir savouré les petits plats préparés par sa femme.

Un mystère demeure : pourquoi sur une présentation de trois lignes la moitié d'entre eux ressent-elle le besoin d'indiquer qu'elle aime la bière ? J'avais déjà noté ça avec Noda-sensei, notre professeur de japonais qui, dès le premier cours, avait évoqué sa passion pour le malt fermenté. A l'époque, j'avais pris ça pour une tentative de créer un lien de complicité à peu de frais. Une idée simple et universelle : j'aime-la-bière, biru ga suki desu... Après tout, pourquoi pas ?

Je suis par contre plus circonspecte quand je vois que la moitié des mâles japonais présents sur l'application pose pinte à la main, pouce en l'air pour ceux qui s'interrogent, il s'agit généralement du pouce de l'autre main. Si je comprends assez bien l'intérêt du cliché pris pendant qu'ils déroulent le Powerpoint qui a permis à leur entreprise de sauver le monde ou de devenir numéro un du marché, là, je reste dubitative.

Ainsi, Ryohei à qui j'ai proposé d'aller boire un verre pour nous éviter d'être coincés à table pendant un trop long moment a répondu à mon message par un : Tu aimes la bière ? *Smiley crétin bienheureux*  Moi, j'adore la bière !1 Comme je n'ai pas su quoi dire, j'ai dû reporter le rendez-vous sine die. Dans un pays où la motié de la population souffrirait de difficultés à métaboliser l'alcool, il s'agit probablement d'un gage de virilité. Je regrette que les signes ostentatoires de virilité suscitent en moi au mieux l'indifférence, au pire une sévère présomption de balourderie.

J'espère encore de l'application qu'elle mette sur ma route une personne frappée de névroses compatibles avec les miennes. En attendant, je viens d'y recroiser Takayuki. On s'était rencontrés en avril dernier. Les seules données que j'avais tirées de sa fiche étaient qu'il était beau et qu'il parlait francais. Notre rendez-vous ne m'avait pas apporté beaucoup plus d'éléments, nous n'avions pas grand-chose à nous dire. Le fait est que parfois, la beauté pousse à faire des choix dont la pertinence n'est pas évidente. Nous avons donc convenu de diner ensemble un de ces soirs et nous allons très probablement nous ennuyer.

Peut-être est-il temps de m'initier à la magie du feu d'artifice ? A défaut, je peux essayer de me faire amie avec Lisa qui pourra sûrement me donner quelques petits conseils pour maîtriser l'art du premier degré, parce que la vie est trop courte et que la fumée de cigarette et les gens déprimés, ça craint.


1ビール好きですか?(^^)僕は大好き!

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !