dimanche 24 août 2014

Tokyo, M+6 : état des lieux (Partie II)

Une des choses fascinantes au Japon, c'est cette sensation que le pays n'a pas besoin de nous, les gaijins. Peut-être est-ce dû à l'usage continuel d'un anglais et d'un français approximatifs qui semble dire que si ces langages sont parfaits sur leurs devantures et sacs à main, leur usage correct reste, lui, du domaine de l'accessoire. Dans le pourtant très touristique Golden Gai à à Shinjuku, je suis tombée sur un bar qui annonçait en anglais : étrangers, vous êtes les bienvenus si vous parlez japonais.

Partie en mars avec un budget vacances, j'ai changé mon fusil d'épaule lorsque j'ai décidé de ne pas prendre mon vol retour. Pour me compliquer la tâche, j'ai considéré que pour vérifier que j'avais bien ma place ici, je devrais être en mesure de ne vivre que de mes rentrées d'argent à venir.

Pendant plusieurs mois, j'ai donc dû surveiller mes dépenses à la centaine de yens près, me conduisant à faire des repas dont le prix tournait autour d'un euro. Je n'ai jamais eu une âme de cuisinière et je me suis retrouvée à préparer des bols de soba agrémentés de sésame, d'algues, de wasabi et/ou de nattō. Des ingrédients locaux qui ne sont pas forcément censés se marier amenant les autochtones à ouvrir de grands yeux à l'évocation de mes expérimentations culinaires (originales mais lassantes). J'ai perdu du poids (un peu trop vite). Sans doute, ressemblais-je aux serveurs de ces restos bobo-bio dont les traits émaciés et le teint cireux contrastent avec les aliments multicolores dans les assiettes de la clientèle. Depuis, ça va mieux, j'ai réintroduit les calories inutiles dans mon alimentation.

Précaire à Tokyo : 6 mois d'agenda

Après avoir tiré le diable par la queue pendant les premiers mois, mon emploi du temps continue à se remplir. Je travaille quasiment tous les jours et je commence à pouvoir sortir sans trop m’inquiéter de mon budget. Pour ce qui est des restaurants, la qualité est la règle. A partir de là, différents degrés de finesse peuvent être atteints. Les prix varient du simple au quintuple pour une différence de qualité que je ne suis, par chance, pas vraiment en mesure d'apprécier. Je vis donc correctement avec des revenus mensuels tournant autour de 900€ (desquels je déduis 500€ de loyer pour les 9,7m2 de ma cellule en gaijin house).

Mais je triche : mon forfait téléphonique est encore prélevé sur mon compte français et les cadeaux que j'ai pu faire pendant la période ont été payés avec ce même argent — je n'allais pas pousser le vice à choisir entre Mario Kart 8 et me nourrir pendant deux semaines. De toute façon, la carte obtenue par défaut à l'ouverture d'un compte à la banque postale japonaise ne permet que les retraits.

Payer ses soba (et son loyer)

A côté de mes activités de figuration (à propos desquelles je me suis répandue ici, ici et ici), j'ai cherché à faire ce que je sais faire : donner des cours de langue. Depuis mars, j'ai rencontré 30 personnes souhaitant étudier le français et/ou l'anglais et je continue à voir la moitié d'entre eux.

Généralement, au Japon, le premier cours particulier est gratuit. Même si je trouve l'idée discutable, je me suis un moment pliée à la règle... jusqu'à ma rencontre avec Kentarou, un trentenaire qui souhaitait pratiquer son anglais. Problème : après m'avoir expliqué ne s'intéresser ni à la grammaire ni à la culture, il a passé l'heure à se frotter l'entre-jambe avec plus ou moins de discrétion. Depuis cette longue, très longue heure, mon cours d'essai est passé à 1500¥ et je n'ai, pour le moment, plus eu de mauvaises surprises.

Les débuts ont été difficiles. Comme la plupart des sites de mise en relation professeurs/élèves demandent énormément d'informations étranges, il était difficile d'identifier où le bât blessait. Était-ce le fait que je sois verseau ? Mon 1m50 ? Ma couleur préférée ? Mes 30 ans ? Mon groupe sanguin ? Mes hobbies ? Mon film préféré ?

Je me suis posée beaucoup de questions mais progressivement la situation s'est améliorée sans avoir eu besoin de prétendre avoir 25 ans et adorer Frozen. Je donne un peu plus d'une dizaine de cours par semaine et, comble du bonheur, mes élèves m'écrivent des messages poétiques et m'offrent des trucs à boire et à manger.

... Mais si ça ne se finit pas dans le scintillement d'un œil, à quoi bon ?

A côté des cours, il y a aussi l'animation de conversations dans un "café de langue" (il s'agit en fait d'une salle avec tables rondes, chaises et deux variétés de thé à disposition des clients). A raison de trois heures et demi par session, je suis amenée à exercer mon broken English avec des inconnus sur des sujets divers et, cédons au jeu de mots discutable (mais quel jeu de mots ne l'est pas ?), avariés.

L'exercice est pénible même s'il m'arrive parfois de passer un bon moment, voire d'entendre des histoires improbables. Ainsi l'un d'eux, Roppongi King, nous a expliqué s’être fait jeter par sa copine pour cause d'incompatibilité de groupe sanguin. Le fait d'appartenir au groupe B le rendrait par ailleurs plus susceptible de voir des fantômes. Gamin, celui de son père leur a rendu visite, à son frère et à lui. Ils ont eu très peur mais après avoir apporté une obole au temple, ils ne l’ont plus jamais revu. All is well that ends well.

Parce que c'est une île

J'ai longtemps pensé que, plein de son insularité, le Japon était le lieu où les clichés se vérifiaient immanquablement. Pourtant, même si le pays est riche en contrastes (mais quel pays ne l'est pas ?), je commence à entrapercevoir les nuances. J'observe des petites incivilités — presque rassurantes — et je vois des Japonais bien plus ouverts sur le monde que je ne le serai jamais. Cette dernière affirmation me coûte d'autant moins que je ne saurais me placer en modèle d'ouverture.

Ma compréhension de la société n'en est qu'à ses balbutiements. Je commence néanmoins à penser à mon avenir et aux options qui s’offrent à moi. Si ma précarité est acceptable pour le moment, il n'est pas raisonnable d'en faire un mode de vie sur le long terme.

Le fait est que je ne sais plus vraiment ce que je pourrais faire à Paris et que j’ai peur de ne plus arriver à y être heureuse. Paradoxalement, l'hypothèse crédible que je finisse par m'installer ici et que je doive renoncer aux choses qui commencent à me manquer (les dimanches à Villiers-sur-Marne, mes proches, l'atmosphère parisienne et mon abonnement UGC Illimité) provoque en moi une angoisse à peine perceptible. Mais je sais qu'il serait déplacé de me plaindre et qu'à l'heure actuelle, je suis là où je veux être. Même si, oui, c'est une île et qu'elle est un peu loin.

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !

Tokyo, M+3 : état des lieux 
Tokyo, M+6 : état des lieux (Partie I)