mercredi 9 juillet 2014

C’est extra : faire de la figuration au Japon (Partie II)

C’est officiel, je viens d’obtenir un rôle sur un épisode de Torihada, l'émission du lundi soir sur TV Asahi. Torihada, ça veut dire « chair de poule » en japonais et l’émission présente des reconstitutions d’histoires supposées effrayantes, le tout sous les « Eeeeehhh??!!! » et les « Oooohhh... » de starlettes incrustées en médaillon au coin de l’écran.

Torihada dans ma télé le 10 août 2014

Ce type de programmes — dont chaque chaîne à sa propre déclinaison permet à un certain nombre de gaijins sinon de payer le loyer, du moins d'avoir vaguement l'impression d'être utile à quelque chose (tout en profitant de boissons et de repas gratuits).
 
Quelle est l’importance de la qualité du jeu sur un Torihada ?

Premier élément de réponse : jusque-là, je n’ai été que figurante et la sélection s’est faite sur photos. Pour avoir pu observer la qualité du jeu des acteurs, je sais que les exigences sont toutes relatives. A la télévision japonaise, les visages grimacent violemment pour un rien et les exclamations fusent. Si ce n’est pas surjoué, ce n’est pas juste et celui qui serait considéré partout ailleurs comme un acteur raté mis à part peut-être dans les pays produisant des telenovelas , aura toutes ses chances au pays du Soleil Levant. Mon degré de stress est donc au ras des pâquerettes, sans doute aussi parce que, pour paraphraser Sarah Bernhardt, le trac ne viendra qu’avec le talent. Et comme il n'est pas rare de rejoindre de l'équipe à 6h du matin pour ne tourner qu'un quart d'heure en début d'après-midi, le principal atout du gaijin sera sa patience.

Premier jour de tournage, rendez-vous à 7h30 à Shibuya

7h14 : dans le métro, à ma droite sur la banquette, un type dans la vingtaine, les jambes largement écartées de façon à ce que je ne puisse pas bouger. Il n'arrête pas de se gratter pendant qu'il joue sur son téléphone. J'ai beau me dire que c’est probablement un tic, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ses peaux mortes tomber sur mon jean. Dans son costume-cravate, mon voisin de gauche, lui, se cure discrètement le nez. Je ne prétendrai pas être à l’aise mais je suis assise, alors je fais de mon mieux pour focaliser mon attention ailleurs. 


En face de nous, une publicité pour une boisson alcoolisée propose de se « nettoyer » grâce à ses 9° d'alcool. Les publicitaires sont des gens fascinants.

7h34 : Je retrouve le groupe qui m’attend et m’excuse platement. Parmi eux, il y a Marie, une Ukrainienne de 24 ans et Stéphane, Français bodybuildé, la trentaine bien entamée. Ce sont deux figurants avec qui j’ai déjà fait plusieurs tournages et que j’apprécie. Marie parle couramment quatre langues et elle est au Japon depuis six ans. Dès nos premiers échanges, elle m’a indiqué comment obtenir un visa étudiant à moindre frais et m’a conseillé d’acheter une lessive anti-moisissure en été. Forcément, j’ai accroché. Stéphane, s’il fait partie de la catégorie « bodybuildeurs dragueurs », est avant tout un très gentil garçon. Marié à une Japonaise, lui aussi est à Tokyo depuis de longues années même si je ne suis pas certaine qu’il y ait vraiment trouvé sa place. 

Mauvaise nouvelle, le petit déjeuner n’est pas pris en charge. On s’arrête donc au konbini où chacun de nous achète ce dont il a besoin avant de rejoindre le minibus qui nous amènera sur le lieu de tournage.

8h18 : En route, je questionne le manager en train de lire le script en diagonale. Je m'appelle Audirian (C’est pas le nom d'une des sœurs de la petite sirène, ça ?) et je meurs assassinée.... Et je crie pendant qu'on m'assassine.. Et ma colocataire m'entend agoniser. Sweet, je conclus. J'ai donc confirmation que j'ai un vrai rôle (J’ai un nom)… de fille qui meurt… sur trois jours. Lente agonie, mais agonie vocale. Et le premier lieu de tournage n’est pas à Tokyo mais à Yokohama.

Avec tout ça, je ne sais toujours pas à combien est tarifée l’agonie sonore au Japon.

Les vraies Leslie et Adrienne
8h36 : nous arrivons dans ce qui pourrait être un cottage anglais. J'en apprends un peu plus sur mon rôle : je m’appelle en fait Adrienne, je suis Américaine, j'ai 26 ans et ma colocataire sur le point de se marier veut venir me voir en Australie et retarder son mariage. Fort marri, le futur marié (Stéphane) me tue et tue Leslie (Marie). Une fois morte, j'aide un médium à identifier notre meurtrier. 

 Selon le planning, le début du tournage est prévu à 11h. J’entame un café glacé en discutant crimes passionnels avec Stéphane, mon meurtrier : il a beau être gentil, il comprend, parce que quand tu pètes un plomb, tu pètes un plomb. Ouais, bon, je retourne étudier mon japonais.

9h30 : On enfile nos costumes : me voilà en pyjama. 




Et parce que le boulot d’un acteur sur ce genre de tournage consiste avant tout à attendre, je sors mon livre de japonais pour étudier : Issho ni ocha wo nomimasen ka?[1]

 Le manager me pose quelques questions basiques en japonais :
« - Quel jour serons-nous demain ? 
- Hmmmm… 11h30 ! (L’heure à laquelle nous avons rendez-vous le lendemain). »

Gambarimasu![2]

Même si les agences ont pour règle de rester floues, il nous confirme que nous devrions être payés entre 20 et 25 000 ¥ par jour (entre 144 et 180€) du fait de notre statut de personnages principaux. Enfin, nous serions censés finir à 17h en ayant commencé à tourner à 11h. Et il est déjà 11h20.


11h30 : première prise dans laquelle je ne suis pas : le tueur monte les escaliers, en titubant, avec sa capuche sur la tête. 

11h40 : A l'étage, c'est l'heure pour Marie de se faire tuer. Moi, je continue à étudier au rez-de-chaussée.

12h15 : Mon tour est venu de me faire trucider. Pour le premier plan, je dois sortir de ma chambre, endormie, et rester cinq secondes dans le couloir à regarder le tueur avant de courir me réfugier dans la chambre. Problème : mon cerveau reptilien refuse de me laisser jouer l’étirement d’émotions — ceux vus dans les changements de scène d’Amour, Gloire et Beauté alors que je suis sur le point de me faire poignarder. Il est difficile de ne rien comprendre aux indications de jeu ou même pratiques de l’équipe technique ou du directeur. En charge de la traduction, Josh me dit : ce n'est pas la vraie vie, c'est du jeu. Si tu vas trop vite, les gens ne comprennent pas, continue-t-il.

Il faut que je garde à l’esprit que ceci est une fiction. 

Une fiction télévisée. 

Une fiction télévisée japonaise.

Sans que je me l’explique complètement, le petit écran semble épargné par le souci tout japonais du détail. Les séquences sont rarement reprises plus de trois fois. Et si je n’arrive pas à regarder mon tueur, son couteau en plastique, mon tueur, son couteau plastique, cinq secondes durant, ils meubleront autrement. 

Finalement, après avoir abusé de leur patience sans être parvenue à leur donner satisfaction, l’équipe décide d’avancer dans la scène. Stéphane me poursuit maintenant dans la chambre. Je lui lance des vêtements au visage c’est joli, ça vole partout —, il me plaque au sol, me poignarde, j’agonise.

Entre deux prises, les techniciens nous éventent. Gentillesse ou souci de prévenir toute perle de transpiration sur nos fronts, j'apprécie le geste d'autant que la scène est relativement physique. D'ailleurs, les prises successives à l’occasion desquelles je suis projetée à terre font que trois jours plus tard, j’aurai encore mal à l’épaule. Constat d’échec : mon initiation au jujitsu trois mois en 1999 ne m’a servie à rien. Je ne sais toujours pas tomber sans me faire mal.

Pause déjeuner.

J’aime les bentos que l’on nous sert lors des tournages. Le fait de s’extasier sur ces repas confirme mon statut de débutante dans la mesure où le choix est généralement limité aux options poulet karaage[3], saumon ou porc. Même si je fais de mon mieux pour garder ma dignité devant mes collègues, je suis impatiente comme si c'était Noël. Il faut avouer qu'un bento c'est quand même plus excitant qu'un jambon-beurre.


La maquilleuse qui aime bien jouer à la poupée avec moi pousse le professionnalisme à s'arrêter un instant de manger pour venir m'attacher les cheveux. Avant d'être agaçant, je trouve ça mignon.

Le tournage reprend pour certains d’entre nous. De mon côté, je reprends le japonais.




Au Japon plus qu’ailleurs, travailler tue.
16h00 : Après une prise de Marie et moi agonisant avant le déjeuner, nous tournons une dernière scène, Marie et moi, mortes. C’est étrange d’être clouée au sol et de voir l’équipe technique s’activer autour de nous sans comprendre ce qui se dit. Le faux sang dégouline ; probable que nous soyons hémophiles. C’est à ce moment précis que je réalise combien je suis heureuse d’être là.

Le tournage débute et j'entends le policier lancer un flegmatique « what a pity... ». Que la ligne d'un personnage qui voit deux jeunes femmes gisant dans une mare d'hémoglobine se limite à un « pas de bol... » m’amène à réprimer un rire. Par chance, aucune caméra n'est braquée sur moi parce que si je suis restée silencieuse, je sais que mon nez s’est froncé et que ma bouche s’est tordue.




17h00, Marie et moi avons fini pour la journée et, chose rare, le planning a été respecté. Je rends mon pyjama. La maquilleuse m'attrape alors que je suis sur le point de partir encore ensanglantée et prend le temps de me nettoyer. Marie et moi décidons de passer par le quartier chinois de Yokohama avant de rentrer à nos frais à Tokyo.
Les deux jours de tournage qui suivront seront aussi agréables. Et parce que le fantôme d'Adrienne était très bavard, je serai même amenée à parler, d'une voix triste et monocorde. Il paraît que c'est comme ça que s'expriment les revenants. Et comme nos voix seront recouvertes par celles d'acteurs Japonais, nous pouvons dire absolument n'importe quoi. Regardant la caméra avec mon air le plus dépressif, j'ai donc pu déclamer :

How much wood would a woodchuck chuck if a woodchuck could chuck wood?

... Et tout le monde a été très content. 






[1] いっしょに おちゃをいきませんか en V.O, en français : « Si nous allions boire un café ensemble ? » (mais le Japonais, lui, propose d’aller boire un thé vert).

[2] 頑張ります ou  がんばります en V.O, en français : «  Je vais persévérer / poursuivre mes efforts ».
[3] Friture japonaise à base notamment de sauce soja, d’ail et de gingembre.

- C’est extra : faire de la figuration au Japon (Partie I)
- C’est extra : faire de la figuration au Japon (Partie III)

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