lundi 9 juin 2014

Rewind : Tokyo la nuit, 12 heures dans un cybercafé tokyoïte

Arrivé à Tokyo, il est difficile de rester de marbre face à la frénésie technologique ambiante. Véritable Mecque digitale pour tout geek déconnecté de la réalité, le quartier d’Akihabara est la pour les amoureux d’hologrammes et de J-Pop. Et c’est aussi là-bas que j’ai tenté de passer une nuit dans une box-internet.

Le geek tokyoïte, on le croise errant dans les SEGA Centers où il exerce sa dextérité sur des jeux d’arcade avant de tenter de gagner une figurine d’écolière à gros seins et petite culotte blanche sur une machine à pince. Quand il a gagné trop de peluches, il en apporte quelques unes en offrande à l’une des serveuses/soubrettes du @Home Café qui, en échange d’une petite contre-partie financière, l’appellera maître pendant qu’ils joueront à Hippo Gloutons.

Parce qu’ici le concept de vie sociale est en cours de reconfiguration, l’offre des pourvoyeurs de vie-rtualité l’est aussi. Pour 3580 yens, soit environ 35 euros, on peut profiter pendant 12 heures d’un box-internet dont la superficie équivaut à celle d’un tatami (1,6562 m²), fumeur ou non. A l’intérieur : ordinateur, lecteur DVD, casque et un espace pour s’allonger – plus ou moins confortablement selon que l’on mesure plus ou moins d’1m50. Travailleur acharné, le tokyoïte y termine sa nuit après avoir raté le dernier métro parce que l’option taxi reviendrait trop cher et que l’alternative de finir la soirée seul dans un box karaoké serait la démonstration un peu trop éclatante du vide de sa vie sociale.

Cette perspective est aussi séduisante que l’option – plus confortable – du love hotel. Mais pour la gaijin que je suis, expérimenter ce mode de vie est plus difficile que prévu. Comme souvent à Tokyo, l’anglais est sommaire et ma tentative de réserver pour la nuit m’a conduit le matin même à devoir dessiner sur un bloc-note une lune et des étoiles pour apprendre au final que “non, ce n’était pas possible”. Le soir venu, mon co-testeur et moi dînons donc rapidement pour être sûrs d’avoir droit à notre nuit en tête à tête avec les internets.

L’endroit est ce qu’il faut pittoresque : décoration japonaise traditionnelle, personnel en kimono et rivière factice à l’entrée. Autour de nous, une trentaine d’autres box fermées par des rideaux, des murs entiers de mangas souvent pornographiques (des boites de mouchoirs sont à disposition dans votre espace) et deux douches. Différentes crèmes et lotions Shiseido sont à disposition dans les toilettes pour femmes et une dizaine de boissons non-alcoolisées sont proposées à volonté. Cerise sur le mochi, pour quelques centaines de yens supplémentaires, bière et repas sont servis dans notre box. Le charme opère.

Après les premières heures passées à tenter de traduire Windows (sans succès), à boire des litres de thé vert et à faire le tour des réseaux sociaux (15 minutes), l’enthousiasme laisse pourtant sa place à une certaine anxiété devant ces heures d’oisiveté et d’impératif de divertissement. L’ennui me pousse à dormir, le confort relatif me contraint rapidement à renoncer.
  
Il est à peine 1 heure du matin et la nuit continue péniblement de débuter. Le ronflement de l’un de mes voisins s’harmonise avec le bruit de la ventilation qui, associée à la fumée de cigarette, finit d’assécher ma gorge. En dehors de ça, l’espace reste étonnamment silencieux. Après avoir résolu le problème de l’écriture automatique en kana sur mon clavier, je réponds à quelques mails et après avoir longuement examiné le contenu de mon sac, débute mon compte-rendu.

A 3 heures, je comprends que pour les besoins de mon récit, il est temps de découvrir une nouvelle boisson. Pour finir de m’imprégner de la culture locale, j’opte pour le matcha au lait dont le nom est écrit en français. Remettant en question mes idées reçues sur la population du lieu, une jeune fille gracieuse s’engouffre dans un box, une pile de mangas sous le bras. De mon côté, j’emprunte un magazine consacré à la création de poupées. Émaillé de figurines au regard vague mises en scène comme des mannequins de chair, d’une rétrospective sur les plus belles créations Polly Pocket et d’images de poupées en pièces, le contenu devient au fil des pages de plus en plus déroutant. Le matcha s’avère, lui, être un excellent choix.



4:00, les bruits de clavier reprennent, les ronflements continuent.
4:20, et si je dormais un peu ?
5:04, prise de conscience : internet m’ennuie (et je n’arrive toujours pas à dormir).


Finalement, je m’endors à 7h. Tout ça pour être réveillée une heure plus tard par l’un des membres du personnel qui nous invite avec mille courbettes et trois mots d’anglais à quitter les lieux. Pas certaine de savoir ce que je peux tirer de ces quelques heures dans la peau d’un nolife nippon, il me semble néanmoins avoir moi aussi touché du doigt le concept de perte de temps maximisée.

Cet article est d'abord paru sur le site de Gonzaï le 21 janvier 2013.

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