dimanche 1 juin 2014

Tokyo, M+3 : état des lieux


Je ne vais pas me vanter d’une passion historique pour le Japon. Je n’ai jamais aimé les mangas et je ne connais rien aux haïkus. Comme tout le monde, j’aime beaucoup les sushis mais les amoureux de pizza ressentent-ils le besoin d’aller vivre en Italie ? Ça fait trois mois que je suis à Tokyo. Et je viens de laisser partir l’avion dans lequel j’avais réservé mon billet retour.
 
Ma première rencontre avec le pays s’est faite fin 2012, après une année en Australie. Je venais de passer dix jours en Thaïlande où l’extrême pauvreté et l’état d’esprit « princes du pétrole » des vieux occidentaux libidineux flambant leur RSA m’avaient laissé un goût amer. Arrivée à Tokyo, en parallèle du choc thermique, je me heurtais avec plaisir à cette « charmante obséquiosité »*. Balançant entre une sensation de proximité et de dépaysement, j’étais convaincue de la nécessité de revenir pour mieux comprendre, ou au moins essayer.

En préparant mon retour, d’autres justifications sont apparues : il fallait que je confronte ma nonchalance au légendaire souci du détail japonais. Peut-être aussi, avais-je envie de profiter du pays avant qu’il ne devienne impraticable suite à une nouvelle catastrophe naturelle. Et puis, depuis mon retour en France l'année dernière, je  n’avais plus vraiment réussi à apprécier ma vie parisienne

C’est peut-être pour ça qu’à peine débarquée sur le territoire japonais et alors que je m’étais jusque-là appliquée à me convaincre du contraire j’ai su que je voulais rester.

Je suis donc arrivée début mars. La fin de l’hiver était froide et alors qu’à Paris tout le monde se baladait en t-shirt et jasait sur les pics de pollution, moi j’ai gardé mon manteau en me demandant ce qui était pire : inhaler les particules fines parisiennes ou manger les onigiris vendus dans les konbinis tokyoïtes (dont le riz est supposé provenir de la région de Fukushima).

Mais rapidement, l’angoisse relative aux catastrophes naturelles/nucléaires s’estompe ; tout le monde vit comme si de rien n’était. Je ne prétends pas que c’est un bien mais je suis tentée de suivre le mouvement j’envisage, à la rigueur, d’acheter un casque en plastique en prévision du prochain big one. Il faut donc que je m’arrange avec l’incohérence de refuser de fumer (alors qu’ici, on peut fumer à peu près partout, restaurants inclus) tout en acceptant l'hypothèse d'ingérer des produits irradiés. Je repense à ‘la dose’ évoquée dans le film Grand Central et je dois avouer que je n'ai pas la moindre idée de mon degré d'exposition et de ses conséquences éventuelles. Mais il faut bien mourir de quelque chose, hein ?

En attendant, je bois tous les soirs ma petite préparation au collagène pour préserver la jeunesse et l'élasticité de ma peau. Et puis, contrebalançant le risque latent de cataclysme, il y a le fait qu’on se sent immédiatement en sécurité, n’importe où, à toute heure du jour ou de la nuit. En tant que femme, c’est un sentiment inédit et terriblement libérateur. J’ai d’ailleurs découvert que pour réserver sa table au café, il suffit d’y dépose son iPhone et/ou n’importe quel autre objet de valeur. 

Pour ce qui est de mon intégration, même si j'ai ouvert un compte en banque, que je suis titulaire d’un abonnement téléphonique et d’une carte d'assurance maladie et que je vais tous les jours au supermarché pratiquer les trois phrases que je maîtrise, je n’ai tissé des liens qu’avec quelques personnes, la plupart expatriées. Heureusement, il y a les izakayas, les bistrots japonais dans lesquels il n’est pas rare de finir la soirée à papoter avec des salarymen éméchés devenus soudainement très bruyants ravis de vous raconter leur vie et de vous conter fleurette. Reste que mes ambitions initiales par rapport à la connaissance de la langue étaient insuffisantes. Je pensais pouvoir me contenter de lire les deux syllabaires japonais. De fait, il m’est pour le moment impossible de lire autre chose que certains mots étrangers (en katakana) et les mots de liaisons (en hiragana). Dans mes échanges quotidiens, j’essaye de recourir au minimum à l’anglais mais en n’ayant comme outils que quelques mots et expressions, la tâche s’avère complexe. Par chance, une connaissance m’a appris que chaque arrondissement de Tokyo proposait gratuitement à ses résidents des cours de japonais. J’ai débuté trois semaines en arrière à raison de deux matinées par semaine. Il m’est difficile d’évaluer si je progresse mais je sais que j'arrive de mieux en mieux à utiliser les syllabaires. Pour être exacte, pour certains d'entre eux, je n'ai plus besoin de regarder le modèle pour les dessiner. Je ne saurais dire si je suis plus à l'aise à l'oral, je peux néanmoins vous assurer que dire l'heure n’est pas à la portée du premier venu. La bonne nouvelle, malgré tout, c’est que jusque-là ce qu'on apprend me paraît logique et que je retiens des nouveaux mots. A terme, j’espère pouvoir gagner en aisance et approfondir mes échanges avec les japonais, le tout en version originale (même s’il reste amusant de constater que l’on peut comprendre et faire beaucoup de choses sans parler la langue d’un pays).

Sur le plan professionnel, j’ai commencé à donner des cours de français au bout de deux semaines. Les Japonais adorent la France. Le problème est que leur passion se limite souvent à la maroquinerie et aux macarons. Pour le moment, je n’ai donc que quelques élèves. C’est insuffisant pour vivre mais ça me donne au moins un petit goût de sociabilisation. En parallèle, j’ai commencé à intégrer des cafés de langue en tant qu’ « hôtesse de conversation » (le plus souvent en anglais). L’exercice est d’autant plus amusant que ces dernières années, faire la conversation m’est devenu de plus en plus pénible. Je suis également inscrite dans plusieurs agences d’artistes pour faire de la figuration. Soyons honnêtes, jusque-là et malgré mes différentes activités, je galère un peu. C’est à la fois frustrant et motivant parce que ma situation tend doucement à s’améliorer. Et contrairement aux croyances populaires, à Tokyo, il est tout à fait possible de vivre avec un budget minime. 

Suis-je en mesure de voir les côtés négatifs du pays ? Je peux en voir certains. La solitude est immédiatement saisissable, avant même d'arriver dans le pays. On voit des reportages sur la misère sexuelle mais aussi et surtout ?relationnelle des Japonais et ce sentiment se confirme sur place. Dans les restaurants, d'abord, où les clients s'assiéront en priorité au comptoir avant d'investir les tables en cas d'affluence. Peut-être est-ce pour éviter de donner trop de travail à la personne chargée du service ? Peut-être est-ce autre chose. 

J'avoue avoir été traumatisée par les mots de l’hôtesse d'un « bar à câlins » du quartier d'Akihabara qui, dans un reportage réalisé pour Vice, évoquait de sa voix enfantine son envie de tuer les couples qui manifestaient leur affection en public. Représente-t-elle les jeunes femmes de sa génération ? Probablement pas j’ose même croire à une certaine mise en scène néanmoins, son impassibilité à l’évocation de ses prétendues pulsions meurtrières ne pouvait laissait insensible. 

Parmi les clichés véhiculés, il y a aussi cette image qui colle à la Japonaise supposément à la recherche d’un occidental qui la traitera comme une princesse. Jusque-là, les conversations que j’ai pu avoir avec la gent féminine se sont limités à des échanges de politesses, difficile sur cette base de parler en leur nom. Le seul indice que j'aurais en ce sens, c'est le fait que la grande majorité des personnes m’ayant contacté pour des cours de français sont des hommes (avec une proportion de 12 contre 2). 

Il y a donc de la bizarrerie dans ce pays, sans le moindre doute. De la souffrance, de l'excentricité aussi, comme n'importe où ailleurs. 

Selon moi, le principal problème du Japon, c’est sa tendance à l’infantilisation de la population. Le Japonais vit sur des rails. Dans la rue ou dans le métro, on lui indique où marcher et comment se comporter (ne pas téléphoner dans le métro, ne pas danser dans les bars). Il est en parallèle la cible de mille sollicitations de divertissement/consommation. Du pain, du vin… et surtout, ne pas trop réfléchir. Mon principal problème, c’est ma tendance à me laisser prendre dans le processus. Tokyo tend à refaire de moi une enfant. Du coup, moi aussi, je commence à prendre du plaisir à jouer à des jeux de rythmique dans les game centers (les immeubles consacrés au divertissement). Le symbole de ma perdition est une figurine de phoque déguisé en tortue. Elle trône sur mon étagère et  me rappelle qu’un jour, j’ai ressenti le besoin de la posséder… et que je suis passée à l’acte. 


Ainsi, trois mois après être arrivée, et même si je dois m’habituer à partager le trottoir avec les vélos, ma vie tokyoïte est plutôt parfaite. Parce que l'exotisme rend tout plus intense, la ville m’a sortie de ma léthargie. Et même si je préférerais avoir ceux que j’aime dans les parages, je ne ressens pas le mal du pays. Et puis au cas où je flancherais, je pourrai chercher du réconfort dans les paroles de Zaz que mon élève Wataru souhaite étudier… après avoir écouté du Corneille au supermarché et Dieu m'a donné la foi au 100 yens shop…

*En empruntant les mots de la journaliste Karyn Poupée (Les Japonais, Editions Talandier, p157) 

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Tokyo, M+6 : état des lieux (Partie I)
Tokyo, M+6 : état des lieux (Partie II)