dimanche 3 décembre 2017

Viens comme tu es

Nous sommes le 17 septembre 2017, j’ai 33 ans, sept mois et onze jours et je suis à Tokyo. Susumu et moi venons de déjeuner de nouilles de sarrasin et d’un bol de riz recouvert de petits cubes d’omelettes, de surimi rose et blanc et de poissons crus. Alors que notre objectif de 10 000 pas quotidiens se voit menacé par Talim, le typhon qui déverse ses trombes d’eau, nous nous réfugions au Starbucks. Bois, métal, fauteuils en cuir moelleux, l’espace standardisé invite à oublier la pluie, ou mieux, à l’accueillir en tant que bonus scénographique d’un moment cosy. « Hygge » disent les danois. Je le sais parce qu’en ce moment sur les affichettes rose poudré vendues chez Flying Tiger, il est écrit hygge. Et bien que je soupçonne ma prononciation d’être à côté de la plaque, je me projette dans cet instant igue.
 
« Quand même, j’aime bien Starbucks ! » m’exclamé-je alors que nous faisons la queue pour commander. Jamais ébranlé par la platitude de mes commentaires, Susumu me demande en souriant « Pourquoi quand même ? ». Bien que j’ai décidé de m’y remettre, en japonais, nos échanges s’apparentent à ceux d’enfants de trois ans : ça va ? Où veux-tu aller ? Que veux-tu manger ? C’est bon et, plus subtil, ça a l’air bon ; il fait chaud ; il fait froid.

La conversation se poursuit donc en anglais. « Parce que c’est une machine de guerre, mais euh... ils sont sympas avec leurs employés, non ? » Susumu acquiesce. La vérité, c’est que ni lui ni moi n’avons jamais travaillé chez Starbucks. Moi, parce que dans la France périphérique où j’ai grandi, Starbucks n’existait pas. Lui, parce que… parce que quoi, au juste ? En fait, je n’ai aucune preuve formelle. J’estime toutefois que depuis le temps qu’on se connaît — nous nous sommes rencontrés dans un Starbucks, je lui donnais des cours de français, et à défaut de solides connaissances dans ma langue, je lui ai transmis mon obsession du latte au soja —, s’il y avait fait ses armes, l’information aurait filtré.

La vendeuse a avancé vers nous la feuille plastifiée présentant le menu, elle attend que nous commandions. Dehors, il pleut à verse et j’hésite. À mon arrivée au Japon, j’ai eu une grosse période thé vert torréfié. Désormais, mes faveurs vont à toute boisson dont l’emballage prédit qu’elle est sur le point de booster mon métabolisme, à savoir n’importe quelle bouteille estampillée du logo représentant une silhouette qui fait hourra avec les bras et pareil avec les jambes. À moins que les jambes ne courent puisqu’à ma connaissance personne ne fait jamais hourra avec les jambes. À ma décharge, la traduction japonaise de métabolisme ne fait pas partie des premiers termes qu’il m’ait été donné d’étudier. Pourtant, malgré la pluie, et grâce à cette mise en scène de bois chaud et de métal, je suis de bonne humeur, d’humeur à ne pas prêter attention à l’apport calorique à venir.  Je commande donc un Frappuccino au thé vert torréfié. Du thé vert, oui, mais avec de la crème et du sucre. Au final, je réceptionne une boisson froide, marron et solide.

Nous nous installons sur une banquette orange. Calés contre le mur, Susumu sort un livre tandis que je poursuis la lecture du Vieil homme et la mer sur mon téléphone portable (qui m’amènera à lancer une recherche « Pourquoi le Vieil homme et la mer est-il un chef-d’œuvre ? », bientôt suivie de « Peut-on se limer les ongles en public ? »).

« – … Je peux ? »

Retirer mes baskets mouillées confirme la douceur du moment. Une demi-heure hygge s’écoule avant que je ne décide de me rendre aux toilettes situés à l’extérieur du café. Dans le hall, une vingtaine de personnes écoute en silence le discours d’une mascotte orangée taille humaine. Cette dernière raconte d’une voix trop aiguë amplifiée par micro des choses que je ne comprends pas. Un vigile se tourne vers moi et, d’un coup d’œil, détermine que j’ai pas vocation à m’intégrer au tableau. Son attention revient vers la peluche bavarde, je poursuis ma route vers les lieux d’aisance.

La porte refermée, j'entame mes ablutions. Par habitude, je m’observe dans la glace. La lumière est jaunâtre, laide. Je connais mon visage, je parcours sans vraiment les voir mes cernes et mes premières rides et je regrette l’absence de je ne sais quoi dans mon regard. Soudain, je le vois. Sur ma tête, il s’est extirpé des stries sébacées, il me nargue. Mon premier cheveu blanc. Pas celui que la nature aurait privé par erreur de sa dose mélanine, non, celui qui annonce les suivants ; et il brille, ce con.

Je l’arrache en continuant de me brosser les dents, avec un peu plus d’intensité. Une photo s’impose. Mais quel fond choisir ? Le sol ? La porte ? Quelle que soit l’option, et peut-être du fait d’une position peu confortable, je ne parviens pas à une mise au point satisfaisante. Les photos ratées, je dépose le cheveu sur mon téléphone lui-même en équilibre sur le distributeur de papier toilette. En me lavant les mains, et alors que le geste s’est imposé comme une évidence, je m’interroge : pourquoi l’avoir arraché ?

Un trop fameux dicton nippon dit que le clou qui dépasse appelle le marteau, puisqu’ici plus qu’ailleurs, il faut mater les natures rebelles. Mais mon premier cheveu blanc méritait-il ce traitement ? Il n’a rien du zombie évoqué par mon amie Dorothée. Il est lisse, tout juste a-t-il été trahi parce qu’il accrochait trop bien la lumière des toilettes. D’ailleurs, il annonce des dizaines de milliers comme lui. Lorsque les dissidents constituent la majorité, peut-on encore parler de sédition ? Cette bataille perdue d’avance confirme l’absurdité du geste.

Je suis féministe et je viens d’arracher mon premier cheveu blanc. Quoi en conclure ? Le réflexe trahit-il une faiblesse ? Un manque de caractère ? M’est-il permis de me revendiquer féministe et de ne pas supporter la perspective que mon corps me lâche ? Même si je ne me maquille que lorsque je n’ai rien de mieux à faire, que je me lave les cheveux au mieux deux fois par semaine et que mon style vestimentaire est au mieux sympathique sinon discutable, les signes du vieillissement me terrifient. Je peux les nommer, je peux les dater, comme autant de petites morts : ridules apparues sous les yeux au début de la vingtaine devenues pattes d’oie ; sillons zébrant mon front, le premier, puis le second (celui que j’ai tenté de « gommer », m’amenant à arborer la trace de brûlure l’espace de quelques mois) ; plissures sur les lèvres lorsqu’elles se positionnent en cul de poule ; et dernièrement, la ride du lion, qui apparait quand je suis contrariée ou face au soleil.

On m’avait offert un livre intitulé le chic de la Parisienne, ou la Parisienne chic, quelque chose comme ça, avec à l’intérieur des petites robes noires, une exhortation au maquillage léger et au port de talons à hauteur adéquate. Ce cadeau m’avait décontenancée : je venais de quitter Paris après une overdose de chic parisien (et de rencards avec des musiciens trop chevelus qui eux mêmes m’avait jugée trop ceci ou pas assez cela). Le vade-mecum le précisait : quelle que soit la teinte, la Parisienne chic se doit de porter une crinière monochrome. La loi a imprégné mon esprit pour bientôt se heurter à l’expérience de seconde main (Tori Amos, âme sœur de mon adolescence, a lancé l’alerte à ses dépens) : impossible de soumettre une chevelure à des décennies de coloration sans payer à terme les pots cassés.

Absorbée par l’absurde douloureux de mes réflexions, je retourne auprès de Susumu et, d’un air de défi, expose la tige de kératine à quelques centimètres de son visage. Il se recule en grimaçant, produit une formule empruntant au beurk modulée sur deux temps.

« — Mon premier cheveu blanc !

— Il n’est pas blanc, il est gris, et moi aussi j’en ai dit-il en désignant sa barbe de trois jours.

— Oui, oui bien sûr. Mais il est blanc. En français, il est blanc, c’est un cheveu blanc. Et moi, c’est le premier. »

Exaltée, je déclare devoir raconter l’anecdote, peut-être dis-je même l’expérience. Susumu ne partage pas mon émotion, et pour être honnête, l’inverse m’aurait à la fois surprise et contrariée. Il me répond d’une moue dubitative que lui n’a aucun souvenir de son premier cheveu blanc. « … Mais si l’espace médiatique accordait la place qu’elles méritent aux femmes vieillissantes, probable que moi non plus je ne m’en souviendrais pas. » Il acquiesce, right. La discussion est close.

Je continue à observer le phanère albinos. S’agit-il d’une relique ? Dois-je lui prêter l’attention que les parents accordent aux dents de lait de leurs rejetons ? La petite souris apporte une pièce en échange, posant le business model du marché de l’occasion. Le rongeur promeut la décroissance, elle est adorable. Qui plus est, perdre une dent de lait, c’est perdre pour devenir complet, c’est grandir et c’est une victoire. Quelques années plus tard, on se retrouve avec une boîte de petits cailloux calcaires incrustés par endroit de sang noirci. Cette boîte sera bientôt égarée et tout ça fonctionne très bien. Au Japon, on est moins romantique, plus hygiéniste aussi sans doute : les parents jettent la dent sur le toit de la maison.

Il s’agit d’un non événement auquel je m’autorise à apporter de l’importance, la dissolution d’une angoisse ordinaire et dérisoire. En ce moment, les merdes s'agrègent à mon contact, pourtant c’est l’histoire de mon premier cheveu blanc que j’ai envie de raconter. Je crois dans la valeur de l’anodin, de l’anodin en tant que révélateur. Et puis, accorder de l’importance au microtraumatisme permet de l’étiqueter pour le mettre à distance. Non événement traumatique. Vaguement soulagée, je laisse tomber la tige de kératine qui disparaît au sol. Le béton gris du Starbucks est inégal dans ses motifs et sa coloration. Irrégularité standardisée, à la manière des moules à nuggets que MacDonald's expose dans ses cafés. J’ai parfois du mal à suivre le fil de mes pensées. Viens comme tu es.