lundi 2 février 2015

Préparation au désastre.

Parce que nous autres gaijin n'avons pas eu la chance d'être initiés dès l'enfance aux comportements à adopter en cas de catastrophe plus ou moins naturelle, aujourd'hui, c'est disaster drill : préparation au désastre.

Le problème c'est que quand le sol a tremblé, à de nombreuses reprises ces onze derniers mois, je n'ai jamais craint pour ma sécurité. Tout au plus, les mouvements de ma maison m'ont bercée. Parce que ça peut être doux la terre qui tremble.

Est-ce que j'ai peur ? Bien sûr que j'ai peur. Mais mes angoisses sont déconnectées de ce que j'ai vécu jusque-là. Comme une adolescente attend the one, moi j'attends le big one qui, dans mon esprit, combinerait la puissance d'une bombe atomique au fait que le sol se déroberait sous mes pieds, rien de moins. En prévision, je conserve précieusement le casque de sécurité Japan Airlines que j'ai oublié de rendre à la fin d'un tournage. Parce que dans ce scénario apocalyptique, il serait dommage que je me fasse une bosse. Finissant de manquer de logique, je n'ai pas préparé de sac d'urgence comme il est recommandé de le faire. Je n'ai d'ailleurs qu'une vague idée de ce qu'il devrait contenir. Au vu de mes connaissances, ces ateliers désastre n'ont donc rien de superflu.

Afin de mêler le fun à la catastrophe, le prospectus que l'on m'avait distribué annonçait plein d'activités épatantes dont une simulation de tremblement de terre et un pique-nique à base de portions de survie. 

J'arrive cinq minutes en avance et comme je suis mauvaise en math, je dirais que nous sommes une centaine. J'apprendrai plus tard que le consul français, passé dire bonjour, s'est réjoui des bons chiffres : nous serions 75 participants, 45 si l'on exclut le personnel diplomatique et sur ces 45 personnes, 30 FrançaisTous les âges, pas mal de quinquagénaires et de sexagénaires, jusqu'à l'enfant en bas âge (il en fallait un). L'image est belle, d'ailleurs un journaliste prend des photos.

9h00, nous entrons dans le gymnase sous une litanie de gosaimasu mécaniques. Un gilet vert fluo irisé rappelant la grande époque de la Tecktonik nous explique qu'ils débuteront à 9h15. Je ne sais qui a choisi ces gilets mais clin d'œil culturel audacieux mis à part, c'est une mauvaise idée. 

Alors que nous patientons, un type s'énerve s'exclamant en français qu'il y a deux queues. Tout le monde le comprend, ça l'encourage. Il décide d'entreprendre la fille devant lui. Elle vient de Bordeaux alors c'est super parce que lui il travaille à l'ambassade de je-ne-sais-plus-quel-pays et il est là pour cinq ans... mais il a de la famille à Bordeaux et il adore y aller et boire du vin. Et puis c'est bien de venir ce matin surtout qu'ici, hein, il y a des risques. Comme la file du personnel d'ambassade avance, il se met en mouvement déclamant lyrique et en français toujours : Oui, oui, nous sommes des ambassadeurs !

On nous distribue un dossard de couleur indiquant notre pays d'origine et les langues que nous parlons. Mon dossard est bleu, je suis donc française. Je m'appelle Agathe, je parle français et anglais, j'appartiens au groupe C. Je commence à discuter avec la fille de Bordeaux qui a eu vent de cette journée grâce à son mari qui travaille à l'ambassade. Son dossard m'indique qu'elle s'appelle Alice et qu'elle est française et francophone, elle appartient au groupe B. 

Des rangées de sièges séparées les unes des autres permettent à chacun de rejoindre son groupe, nous nous installons. On nous distribue le programme ainsi que l'information relative à une application permettant d'être informés en cas de tremblement de terre. Mon programme est divisé en cinq parties : Culture to deal with disasters, telephone drill, traditional culture, outdoor disaster drill, indoor disaster drill.

10h00, la journée débute par le discours d'un personne que je suis contrainte de ranger dans la catégorie illustres inconnusC'est important pour le Japon de pouvoir réagir en cas de catastrophe, alors c'est bien de s'y préparer. Traduction laborieuse, ambiance molle, flash des photographes. On applaudit. 

Que la fête commence !

10h23, atelier 1: il est question d'une seconde application permettant de s'informer en cas de secousse sismique. La présentation est faite en japonais. Dans l'assistance, une personne demande une traduction. Mouvement de panique côté organisation, l'intervenante se tait quelques minutes puis reprend, toujours sans traduction. Finalement, un traducteur arrive. Et ça tombe bien parce que c'est l'heure du premier jeu.

Se préparer au désastre partie I : les images cartonnées.
Cinq volontaires sont réunis autour d'une table sur laquelle sont posées des images cartonnées, le premier qui s'empare de la carte correspondant à l'hiragana annoncé a gagné. Dubitative, l'assemblée semble hésiter à participer. Un type lance, goguenard : Faut y aller, hein, y'a que ça à faire de la matinée J'ai beau savoir que c'est une plaisanterie, je suis prise d'un rire nerveux. A côté de moi, des participants regrettent de s'être déplacés. 

10h43, en chemin vers le prochain atelier, je croise Alice qui m'explique que celui auquel elle vient d'assister, le troisième sur mon programme, ne sert à rien. J'aimerais ne pas la croire mais je viens d'assister à une compétition pour des images cartonnées. 

10h50, atelier numéro 2 : on nous présente une troisième application permettant de se tenir informé de l'activité sismique. Sauf que cette fois nous sommes dans une salle différente et que la documentation disponible ne l'est plus qu'en japonais et en chinois. Deux d'entre nous doivent simuler un appel téléphonique post-séisme. Nous attendons. Une fois qu'ils ont fini, nous continuons d'attendre. A 11h, un des animateurs prend la parole : en cas de problème, il faut appeler le 119. Je  tiens ma première information utile de la matinée.

11h10, pendant que les membres de mon groupe se font photographier en tenues traditionnelles devant une maison en carton, à l'autre bout du gymnase, un pompier s'accroche un parapluie à la jambe avec deux cravates. Son collègue entoure son avant-bras de film micro-onde.  

Une maison en carton et des tenues traditionnelles : se préparer au désastre partie II.

11h28, sur une table trône le fameux nécessaire d'urgence à avoir à sa disposition en cas de catastrophe. Impossible de faire contenir tout ça dans un sac. On nous invite à toucher puis on prend une photo de groupe sur laquelle je ne figure malheureusement pas. Oh, et enfin on nous distribue un manuel d'information.

11h40, entraînement d'extérieur. Miss Agathe, come on! Alors que l'on nous apprend à utiliser un extincteur, un interprète se fait un devoir de me répéter dans un anglais approximatif ce qui vient d'être déjà dit dans un anglais approximatif. Et parce qu'il a reconnu en moi la grande cinéphile, il me demande si j'ai déjà vu Bakudraft. Hélas non mais grâce à Wikipédia, je découvre le synopsis de ce potentiel chef d'œuvre sorti en 1991 :

Brian et Steven McCaffrey sont les fils d'un officier des sapeurs-pompiers de Chicago mort en héros dans un incendie. Tandis que Steven a brillamment suivi les traces de son père, Brian, pour sa part, s'est détaché de ce milieu. Il tente néanmoins un retour vers la profession mais Steven, dubitatif quant aux motivations de son frère, va le mettre rudement à l'épreuve.

Le camion qui tremble. Maintenant, je suis prête pour le désastre.
11h58, c'est enfin l'heure de tester le simulateur de secousse sismique installé dans un petit camion. Je suis venue pour ça et alors que j'ai passé la matinée à me rendre invisible, je suis la première à me porter volontaire, suivie de trois types. Sur le papier, l'exercice est d'une simplicité déconcertante : il faut se mettre à quatre pattes sous la table et protéger sa tête. Le fait est qu'avec trois types massifs, il n'y a plus de place pour moi. J'apprends par la même occasion qu'à une magnitude de 7, il est possible de tomber en étant déjà à quatre pattes et que quelques secondes peuvent avoir un goût d'éternité.

Alors que je quitte le camion un grand sourire crispé sur le visage, la caméra me demande mes impressions. Dire que je ne ressens pas grand-chose serait un peu trop français alors je dis que c'était intéressant. La vérité, c'est que je n'ai aucune idée de ce que je ressens mais que je suis vraisemblablement perturbée.

12h21, la tête est plus importante que les pieds. Le jour où vous serez amenés à transporter une personne sur un tapis, vous me remercierez. Nous apprenons maintenant à faire une attelle avec une boîte de pizza et des cravates. Je me rends compte que je suis la seule à ne pas participer. Je m'en veux un peu mais là, j'ai juste hâte que ce soit terminé.

12h46, alors que nous regardons une impressionnante série de photos prises lors du séisme de 1995 de Kobe, il faut regagner nos places. L'heure, c'est l'heure : nous avons un questionnaire de satisfaction à remplir. Est-ce que je compte assister à l'évènement l'année prochaine ? Probablement pas.

Si à défaut d'avoir partagé un pique-nique de survie, j'ai été témoin d'échanges de cartes de visite et que j'ai pu rire avec Alice de notre incapacité à nous intégrer, je quitte le gymnase sceptique. Je retiens que si je suis dans un ascenseur, il faudra appuyer sur tous les boutons pour l'arrêter et en sortir et que des sous-vêtements en papier devraient rendre mon expérience de l'abri antisismique plus agréable.

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !