samedi 22 novembre 2014

Tokyo, M+9 : état des lieux (Partie II)

(Suite de la partie I)

Pour ce qui est de ma vie professionnelle, j'ai maintenant une dizaine d'élèves réguliers. C'est suffisant pour vivre sans flamber ni me priver. J'ai donc pu laisser tomber le café de langue. Mon cerveau ne supportait plus d'enchaîner 3h30 de conversation vide avec des inconnus. J'ai aussi mis de côté la figuration, parce qu'aussi amusant que ce soit, le caractère aléatoire des offres m'amenait à annuler des cours au dernier moment. J'ai beau adorer les bentos surgras servis sur les tournages, j'avais quelques remords. 

Mais parce qu'être cohérente est épuisant, j'ai fini par envoyer un message un samedi à minuit prétextant ne pas me sentir bien. J'étais en fait au milieu de sept heures de karaoké nomihoudai — boissons à volonté — et il n'était pas envisageable de partir. Kazuya, si tu me lis, je sais que ça nous arrangeait autant l'un que l'autre. Une heure de français un dimanche à 8h30, ce n'était pas une bonne idée. 

Parce qu'il est inévitable que certains élèves s'amourachent de leur professeur, les cours ont par moment pris un tournant délicat. J'ai moi-même été amoureuse de la moitié des personnes tenantes du savoir pendant ma scolarité, le principe m'est donc familier. Même si aucun n'a évoqué mes écrits comme motif de rupture, mon article sur la demande en mariage semble avoir initié un tri. D'ailleurs, Kouji #2 m'a informée que lui n'aurait jamais l'impudence [sic] de faire quelque chose comme ça. Parce que je suis un bon professeur [sic]. Accessoirement, il fréquente aussi une magnifique jeune femme qu'il a amenée à Londres voir le concert de Lady Gaga ; mais ça, il ne me l'a dit que plus tard. 

Note positive : il aura fallu attendre six mois pour qu'un élève potentiel me pose un lapin. Six mois, ça reste acceptable. Néanmoins, cher Takahiro, si je te croise, je te fais moi-même seppuku. Et comme je suis maladroite, ce sera long et douloureux. 
  
Reste que certains progressent plus vite que moi-même dans leur langue et que c'est aussi gratifiant que vexant. Parce qu'il faut être honnête : mes progrès sont subtils. Je continue d'assister aux cours proposés par mon arrondissement deux matinées par semaine et je tiens mon journal en japonais. Les phrases que je produis sont d'une simplicité à pleurer et pourtant bourrées d'erreurs. Malgré tout, je garde espoir : j'arrive à lire quelques kanjis et depuis que j'ai appris à réceptionner mon ticket de caisse à mener des interactions parfaitement chorégraphiées avec les caissières — lorsque ces dernières ont la gentillesse de réduire l'échange au minimum. 

Est-ce lié ? Mon réseau amical reste limité. Tellement limité que je suis tentée d'y inclure la caissière du Seiyu, celles du Macdonald's et l'équipe du restaurant qui sert un fantastique okonomiyaki au poulpe à moins de 800¥. En fait, mis à part un ou deux élèves et la délicieuse Megumi, je n'ai pas d'amis japonais. C'est regrettable mais je ne suis pas certaine que ce soit entièrement ma faute. 

Enfin, sécurité extraordinaire oblige, j'ai fini par oublier mon portable au café. En extérieur. Et je ne m'en suis rendue compte que quelques stations plus loin sur la ligne Yamanote. Une vingtaine de minutes plus tard, la serveuse me l'a rendu avec cérémonie en se fendant de commentaires sur l'autocollant au dos oui, j'ai maintenant un autocollant au dos de mon téléphone, il est même en forme de cœur. Je n'ai pas tout compris de ce qu'elle m'a dit mais elle était jolie, elle avait les joues roses et elle m'a fait un signe de la main quand je suis partie. Pour cet instant, et quelques autres, il devient évident que je ne peux pas partir.