mardi 18 novembre 2014

Tokyo, M+9 : état des lieux (Partie I)

Neuf mois que je suis arrivée à Tokyo. Ma seule certitude, c'est que neuf mois, c'est trop court pour envisager de passer à autre chose. J'aime mon quotidien de gaijin précaire et il y a encore trop à voir et à faire. Surement parce que je manque d'imagination, je ne vois pas comment être aussi heureuse ailleurs.

En fait, je crois que ce qui me manquerait le plus, c'est la nourriture. Toute française que je suis, je suis d'une grande tolérance en matière de bizarrerie alimentaire ; vivre au Japon me permet de tester quasi-quotidiennement mes limites. C'est peut-être aussi mon problème : depuis l'histoire des manjū de Fukushima, j'oublie de m’inquiéter de la provenance des aliments que j'ingère. Où a été pêché le poisson de mon sushi ? D'où provient le riz de mon onigiri ? Dans quel sol a poussé la millième yaki imo  — patate douce grillée texture purée, goût châtaigne — que j'ai mangée depuis le début de l'automne ? Je n'en sais rien. Et parce que je ne sais même plus si je devrais en tenir compte, l'information finit par ne plus m'intéresser.

Parmi mes élèves, il y a Itaru, quinquagénaire élégant dont la carrure imposante le fait sortir des standards du pays. L'un de ses proches est propriétaire d'une station-service en bordure de la zone de sécurité entourant Fukushima-Daiichi. A la fin de l'été, Itaru lui a envoyé des nashi — sortes de pommes-poires surdimensionnées potentiellement contondantes — et le mois dernier, il lui a rendu visite. C'est tout ce qu'il peut faire.

Parce qu'il est ingénieur, Itaru est probablement plus apte que la plupart à estimer la gravité de la situation mais, plein de ce fatalisme stoïque, il n'est ni dans l'optique de dramatiser ni dans celle de s'apitoyer. Il me parle plutôt de la passion quasi-obsessionnelle de son fils pour l'univers ferroviaire, de sa fille, de sa femme, de son chat ou de Marie Curie, dont la mort aurait été anticipée par ses travaux sur la radioactivité. J'aime beaucoup Itaru et c'est probablement réciproque : un jour, il m'a offert un nashi.

Avant de m'expatrier, je pensais à ces pauvres Japonais manipulés par les pouvoirs publics et incapables d'ouvrir les yeux sur le danger qui les menace. Maintenant, je suis des leurs, je partage leur aveuglement. Est-ce l'influence du Suicide Club de Sono Sion ? Si je suis témoin du suicide collectif d'un groupe auquel je me sens liée, je me dois peut-être d'y prendre part. Et puis bon, vivre tue, nous sommes nés pour mourir... tout ça, tout ça. 

En attendant, j'observe la vie des autres depuis le Macdonald's où je passe mes journées. Je peux y donner des cours, écrire et étudier ou charger mon téléphone en écoutant les Smiths — et plus récemment le générique de Yōkai Watch. Je partage l'espace avec les sans-abris, les étudiants et le dimanche avec les clients du WINS — le PMU local, la bière en moins — venus préparer leur tiercé. Notre point commun : une addiction au café glacé à 100¥.

Si cette septuagénaire impassible qui mange ses frites engoncée dans son kimono offre un spectacle terriblement photogénique pour mon œil de demi-touriste, la scène n'a rien d'extraordinaire. Dans cette ville par certains aspects hyper-moderne, la tradition n'a pas été reléguée au rang de folklore, elle fait partie du quotidien. Cette ambivalence que je pensais appartenir aux lieux communs, je l'expérimente tous les jours. Et est-ce le charme facile du cliché ? je crois que j'aime bien ça.


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