samedi 21 juin 2014

Une heure à Akihabara avec un NEET de location



Yousuke Naka a 25 ans. Il porte un costume de parfait salaryman sans avoir jamais intégré le monde de l’entreprise et, posté devant la gare d'Akihabara depuis le début du mois, il tente d’attirer le chaland en tenant une pancarte le présentant comme un NEET de location.

NEET est un acronyme anglo-saxon qui signifie non-étudiant, non-employé et non-stagiaire (Not in Education, Employment, or Training). Il est utilisé dans les administrations du Royaume Uni et de certains pays asiatiques tels que le Japon où il est le titre officiel de ceux qui, âgés de 15 à 34 ans, sont sans emploi, célibataires et non-inscrits dans un établissement scolaire. Et parce qu’ils n’ont pas vocation à travailler, les NEET ne sont pas non plus en recherche d’emploi ou d’une formation quelconque.

Le phénomène n’est pas récent et fin 2010, feu le site OWNI avait déjà traduit un billet du bloggeur japonais Tomomi Sasaki, évoquant la révolution tranquille des NEET. Au Japon, si révolution il y a, il est peu probable qu’elle soit fracassante. Et le fait est que quatre ans après la parution de l’article, l’initiative de Yousuke prête encore à sourire. Une révolution douce, on vous a dit.



Comme le montre Recruit Rhapsody, le dessin animé réalisé par Maho Yoshida, une étudiante de l’Université des Arts de Tokyo, aujourd’hui encore, la plupart des jeunes diplômés Japonais se voit contrainte de se conformer à un modèle rigide afin d’obtenir son premier emploi au sein d’une entreprise qui sera souvent celle dans laquelle elle poursuivra sa carrière. Et s’ils sont de plus en plus nombreux à partir à l’étranger pendant ou à l’issu de leurs études (notamment grâce au Visa Vacances Travail), la chose reste peu répandue. L’enjeu est donc important — sans doute trop — pour des jeunes gens qui seraient en droit de ne pas avoir de certitude quant à leur avenir professionnel.

Quelques jours en arrière, RocketNews24 consacrait l’un de ses articles à Yousuke Naka, cet entrepreneur d’un nouveau genre. Son offre ? Arpenter Akihabara avec ses clients au tarif de 1000 yens de l’heure, soit l’équivalent de 7,20€ (le même tarif horaire que l’animation de conversation en anglais qui me permet de payer mon loyer).

Le parti pris du jeune homme me touche d’autant qu’il y a peu, j’expliquais à une amie qu'il m'était difficile d'envisager un retour à Paris alors qu’à Tokyo, la vie de bohème que je mène est justifiable. Mon niveau de japonais ne me permet pas d’espérer mieux que des rentrées d’argent chaotiques. Ici, en étant précaire, je ne remets en cause le mode de vie de personne et ne heurte personne avec ma nonchalance. Mon statut devient acceptable parce que courageux.

J’avais aussi envie de parler de ce phénomène de quasi-prostitution qui tend à se développer au travers des cafés à câlins, maid café (eux aussi nés à Akihabara) et autres agences de location d’amis par lesquels les personnes vendent non pas du sexe mais des simili-sentiments. 

Et puis louer quelqu’un ça reste assez excitant parce que — mon éducation me l’a appris — c’est mal

Je contacte Yousuke via son compte Twitter. Par chance, il semble parler plus que correctement anglais, ce qui n’est pas forcément une généralité même chez les nippons de sa génération. Nous échangeons quelques messages, son ton reste formel. J’irai jusqu’à dire professionnel. Il m’apprend qu’il sera à Akihabara le lendemain après-midi mais qu’il est réservé jusqu’à 17h. Soit. Rendez-vous est donc pris le lendemain à 17h. 


Akihabara est avant tout la Mecque tokyoïtes des geeks : on y trouve une dizaine d’immeubles entièrement consacrés aux jeux, autant de magasins de produits high tech et de maid cafés, le reste étant des magasins vendant des figurines, des cartes de collection et des objets de toutes sortes à l’effigie de personnages de fiction divers et variés.

J'arrive au lieu de rendez-vous et le vois entouré de quatre de ses amis et de son dernier client, un quadragénaire corpulent tout sourire et habillé en orange. Yousuke est fluet et ses cheveux raides lui encadrent le visage finissant de lui donner l'air d'un enfant. Même s’il ne porte pas de cravate, le contraste entre ses habits sérieux et son air juvénile est frappant. Si l’on ajoute l’œuf Pokémon accroché à sa ceinture et son brassard NEET, on a une idée de ce que pourrait être la version Akihabara du Cool Biz[1].

Je me présente et découvre que Yousuke ne parle pas anglais. Ses amis qui, eux non plus, ne parlent pas vraiment anglais resteront avec nous : soutien psychologique (pour lui) et traduction approximative (pour moi). Après avoir tenté de nous rendre dans un café abordable susceptible de tous nous accueillir, nous nous retrouvons à réaliser l’interview dans la rue. Bohème, quand tu nous tiens…




J’apprends donc que Yousuke a fait des études de mécanique qu’il a poursuivi deux ans après les quatre ans prévus par le cursus traditionnel, deux années qu’il a mises à profit pour réaliser une statue de Z’Gok. Je ne connais pas personnellement cet individu mais il me montre une photo, la voici ci-dessous :

 
L’année dernière, le jeune Naka-san avait déjà tenté l’expérience dans la rue en tenant une pancarte qui disait : « un travail, s’il vous plaît »[2], sans succès. Au lieu de se résigner et parce qu’un de ses grands regrets était de ne pas être en mesure de produire quoi que ce soit, il a simplement déduit de cette expérience qu’elle manquait de performance. Il a donc développé une mise en scène certes minimaliste et une offre de services qu’il détaille sur le blog qu’il a créé.

Ses clients sont généralement assez jeunes, avec une proportion équivalente d’hommes et de femmes, parmi eux beaucoup de salarymen et d’otaku[3]. La plupart prend contact avec lui via internet, après avoir lu un article à son sujet. Ensemble, ils discutent de leur vie, Yousuke joue le guide touristique du quartier et parfois de Saitama, où il habite. Il présente aussi la NEET corporation créée fin 2013 par un certain Yujun Wakashin. Entrepreneur malin, poète ou gourou, je ne suis pas vraiment en mesure de le dire. Le fait que la NEET corporation compte aujourd’hui 160 membres et que Yousuke prévoit de s’engager plus intensément dans le recrutement de nouveaux membres — et il ne sera pas payé pour ça.

Pour le moment, ses rentrées d’argent restent insuffisantes pour vivre mais comme il habite chez ses parents, il ne s’agit que d’argent de poche. Et comme les médias parlent un peu de lui, sa mère se contente de montrer timidement son inquiétude mais il n’évoque jamais le sujet avec son père.

Aucun de ses clients ne lui a pour le moment proposé d’emploi mais une fois, l’un d’entre eux l’a invité dans un buffet à volonté super cher. C'est sa plus belle expérience. Sa pire ? Il s'est fait dragué par un garçon et à voir sa tête et celle de ses copains, il n'a pas du tout, du tout aimé ça. Bon… Il est 18h, il commence à faire quelques gouttes et notre traducteur semble exténué. Consciente que je ne tirerai pas grand-chose de plus de notre échange, je remercie tout ce petit monde de mille courbettes, donne mes 1000 yens à Yousuke et prends congés. 

Alors que certains y verront une critique aigre-douce du système, le fait de se présenter comme un non-professionnel professionnel a soulevé beaucoup de critiques parmi les lecteurs des quelques articles qui lui ont été consacré. Ces derniers diagnostiquent paresse et égo démesuré qui empêcheraient le jeune homme de se satisfaire d’un boulot non gratifiant. Je parierais plutôt sur une tentative d’échapper un marché de l’emploi qui au Japon, plus qu’ailleurs, tend à scléroser ses membres, qu’ils soient encore en recherche ou déjà actifs.

Finalement, ces NEET-là ne sont pas autant dans la critique que l’on aurait envie de le croire. En ayant vendu ses reproductions de figurines sur des sites d’enchères ou en proposant aujourd’hui son expertise en matière de cartes à collectionner, Yousuke garde l’objectif de parvenir à conjuguer sa passion et son gagne-pain. Ce n’est pas le premier à tenter l’expérience et je souhaite qu’il y en ait encore beaucoup après lui.


[1] Le Cool Biz (クール・ビズ, kurubizu) est une mesure gouvernementale japonaise incitant les salarymen à se vêtir de manière plus informelle durant l’été (sans veste ni cravate) afin de limiter l’usage des climatiseurs dans les entreprises et ainsi réduire leur consommation énergétique.

[2] En V.O, son écriteau disait : 仕事ください (shigoto kudasai).

[3]L’otaku (おたく en hiragana) est le geek à la japonaise. Sa passion (qu’elle soit pour un manga, un groupe de J-pop, un jeu vidéo ou autre), l’amène souvent à passer son temps libre dans le quartier d’Akihabara.

Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !