mercredi 14 janvier 2015

La femme au Japon, appelle-moi make-inu.


En vivant au Japon, il est difficile de ne pas s'intéresser à l'image de la femme tant celle-ci s'avère par moments exotique.

Problème : il est possible que j'appartienne à ces féministes de pacotille qui pleines de leur bonne foi n'en sont pas moins embourbées dans de vieux raisonnements machistes. A la manière des sujets pseudo-féministes-vraiment-aliénants de la presse féminine, il m'arrive de trahir la cause que je voudrais défendre. Ce biais confessé, j'ai quand même des choses à raconter. 

Tout pourrait partir de la langue, officiellement la meilleure et la pire des choses depuis 26 siècles. Le japonais est délicieux : il invite à situer ses interlocuteurs entre supérieurs, égaux et inférieurs et à adapter son discours en fonction. Époux et maître sont un même mot tandis qu'épouse se construit sur le kanji qui signifie intérieur. 

... Entre deux onomatopées sur JAPOW!

Si je me fie à ce que me propose la langue pour me définir, je suis une make-inu. Selon JAPOW!, le terme, inspiré de l'anglais underdog, désigne la femme de plus de 30 ans célibataire et sans enfant. C'est donc moi, c'est peut-être aussi une poignée d'entre vous. Et parce que make-inu est synonyme de loser, nos mignonnes catherinettes peuvent aller se recoiffer. 

Dans le même esprit progressiste, un salaryman m'a un jour présenté l'image suivante : au Japon, une femme divorcée, c'est comme un préservatif usagé. Pas encore mariée ? Déjà divorcée ? En dehors du mariage, point de salut pour la femme nubile. 

Je force le trait, évidemment, mais pas tant que ça. Moderne mais vieux jeu, le Japon n'a rien d'un moteur en matière d'évolution des mœurs (exception faite pour l'union avec un personnage de fiction qui, elle, semble sur le point de devenir acceptable). Il est donc probable que le quasi-inconnu dont j'ai refusé la demande en mariage faisait en fait sa B.A : il me sortait de l'embarras administratif et, en me fécondant, m'offrait un statut d’individu à part entière. 

Au cœur de l'industrie du divertissement nippon, les stéréotypes se perpétuent dans un cycle sans fin. La femme se consomme juvénile mais dotée d'une forte poitrine. Mon ami Francesc, toujours là pour tempérer mes fulgurances, considère qu'il s'agit du fantasme universel de la gent masculine (l'hypothèse — que je garde volontairement dans le registre des hypothèses — me déçoit). Reste que pour tenter de correspondre aux stricts canons en vigueur, beaucoup de ces dames apportent une attention incroyable à leur apparence et il n'est pas rare de les voir minauder, assortissant leurs mouvements délicats d'une voix plus aigüe que celle d'une enfant de douze ans.

J'ai entendu plusieurs gaijin unis à des nippones évoquer le fait qu'une fois mariées, ces dernières se transforment en dragons régnant sans partage sur le foyer. Comme il y a peu de chances que j'épouse moi-même une Japonaise, je ne sais pas quoi faire de ces affirmations. Si ce n'est que tenir les cordons de la bourse (puisque c'est de ça dont il s'agit), ça pourrait être la conception du féminisme selon feu ma grand-mère. Moderne, donc. 

Au pays du soleil levant, les féministes battent rarement le pavé — quoiqu'ici pas grand-monde ne batte le pavé. Indicateur d'une fiabilité relative, Wikipédia propose 17 noms contre 110 en France. De cette liste, je ne connais que Yoko Ono... dont j'ignorais jusque-là l'engagement pour la cause. L'avenir est probablement du côté de l'anonyme, notamment du côté de la jeune femme à l'origine de la pétition ayant conduit à interdire l'accès au territoire à Julien Blanc, expert en séduction auto-proclamé et agresseur sexuel avéré. 

La légende veut que la Japonaise soit très pragmatique dans ses choix matrimoniaux, en témoigne une interview assez perturbante de l'économiste Takuro Morinaga parue en 2012 sur le site de Courrier International. Sa théorie veut qu'en taxant les hommes ayant l'impudence d'être à la fois séduisants et riches, on permettrait à l'ensemble de la population masculine d'accéder de façon égalitaire au mariage. La nipponne aurait alors à faire des calculs un peu plus complexes pour déterminer le meilleur parti entre celui qui lui ferait un bel enfant et celui qui pourrait l'envoyer dans une bonne université.

La situation serait tragique si, à défaut d'être mises en œuvre, ces propositions ne prêtaient pas à rire... jaune. D'ailleurs, si ici le féminisme reste relativement abstrait,  les Japonaises que je fréquente ne sont pas bien différentes des Françaises de mon entourage. Ni dragons, ni victimes, ni monstres de pragmatisme. Peut-être parce que même dans un pays faisant de la standardisation une vertu, les stéréotypes sont difficilement solubles dans la vraie vie.

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