dimanche 21 décembre 2014

La ruche, l'igloo et la mer électronique : ma nuit dans un hôtel capsule

Au même titre que de manger dans un maid café ou d'assister à un concert d'idoles, dormir dans un hôtel capsule figurait en tête des incontournables nippons à côtés desquels j'allais passer. Pas par manque d'envie mais parce que ces derniers sont généralement réservés à la gent masculine. Le Japon, pays fer de lance en matière d'égalité des sexes.
Erreur réparée grâce à ce vol trop matinal qui me ramène en France. Si l'option nuit blanche au karaoké a été envisagée, pour en avoir été témoin, je sais qu'elle peut amener à rater son avion. Je ne payerai pas un nouveau billet au tarif veille de Noël et internet m'apprend que depuis juillet dernier à l'aéroport de Narita, un hôtel capsule accueille les voyageurs, quel que soit leur genre.
Victoire du monacal par K.O.

Le site internet du ninehours est dans l'air du temps : froid et épuré. Il parle de capsules de couchage (sleeping pods) équipées d'un "Système de Contrôle de l'Ambiance du Sommeil" ("Sleep Ambient Control System"). L'association majuscules et guillemets déclenchent dans mon cerveau l'alerte gadget foireux, je suis impatiente.

Parce que ciblant le salaryman aviné qui a raté le dernier métro, certains de ces hôtels ont équipés leurs capsules d'un écran diffusant du porno. Mon intuition me dit qu'ici ce sera plutôt une série de documentaires sur l’architecture suédoise des années 60 ou une bande son Nature & Découvertes.
Afin d'affirmer un positionnement monacal jusqu’au-boutiste, j'ai choisi de m'enregistrer à 20h. Parce que le site a si bien su me parler, je veux traîner dans l'espace lounge vêtue de leur ligne de vêtements exclusive. Je réserve ma capsule en ligne sans avoir rien à payer. La nuit avec petit déjeuner va me coûter 6440¥ (soit 44€). Bon marché ? Difficile à dire, après tout, nous parlons de séjourner dans un cercueil XXL. Pour un prix équivalent, je pourrais dormir dans un Love Hotel miteux ou dans une chambre individuelle en auberge de jeunesse.


J'arrive un peu avant 19h, tente un bonsoir en V.O. avant d'expliquer en anglais que j'ai une réservation. A tout hasard, je précise que je n'aurai pas le temps de prendre le petit déjeuner inclus par défaut et sans plus avoir à batailler, l'hôtesse me dit que dans ce cas ma nuit revient à 540¥ de moins que prévu. Elle me donne un sac contenant des chaussons, une longue chemise bleu gris brodée du logo de l'hôtel et deux serviettes. 
"Laissez-moi vous expliquer le concept : voici votre clef de casier, votre capsule de couchage a le même numéro."
Ninehours ou l'antre du minimalisme. 


Deux portes. Je pars côté femme et arrive dans la salle des casiers. Il est tôt, nous sommes deux. Ma camarade porte déjà la tenue réglementaire, ni jolie ni vraiment laide. Informe. Il est inenvisageable de sortir de l'hôtel avec. Entre la chemise de nuit et la tenue de bagnard... devinez, devinez, devinez qui je suis. Moi, je cherche encore.
19h00, mes pas m'amènent aux douches : propres et sobres. Du gel douche, du shampoing et de l'après shampoing au musc et des serviettes quatre fois plus épaisses que les miennes. Habituée à ma gaijin house et à mes serviettes à 100¥, je vis une parenthèse de luxe et de volupté.


Moi, bagnarde parfumée au musc.
19h45, lavée et séchée, vêtue comme le membre d'une secte de dépressifs, je passe côté couchages.
Deux rangées de 28 capsules empilées, la mienne est à quelques centimètres du sol. Son numéro est indiqué à la peinture blanche sur le béton comme s'il s'agissait d'une place de parking.


La ruche et le parking
Entre la cabine de bateau et l'igloo, il y a la mer électronique .
L'espace n'est pas aussi petit que l'on pourrait le croire. Je suis dans un igloo ou peut-être dans une cabine de bateau. La lumière y est douce, la température parfaite, je m'y sens bien. Je baisse le store.
Parce qu'on ne peut pas associer gel douche au musc et porno, il n'y a que deux réglages possibles : la lumière et... Est-ce un ronflement ? Non, c'est le bruit de la mer, parfois entrecoupés de parasites électroniques.
Parfois j'entends passer une personne qui prend une photo, parfois c'est une clef de casier qui tombe par terre. Je pique-nique dans un igloo en écoutant le ressac des vagues. Et au risque de finir de ruiner ma réputation de fille cool (dans l'hypothèse où celle-ci aurait un jour existé) : c'est super bien.
20h06, j'ai fini mon pique-nique, je vais faire un tour. Une quarantaine de secondes plus tard, je suis de retour. Côté femme, il n'y a rien à voir que je n'ai déjà vu.
20h40, ma voisine est très bavarde, que ce soit au téléphone à l'intérieur de sa cabine ou à l'extérieur où elle explique en anglais à je ne sais qui que l'on est pas autorisées à boire. Je m'entends formuler un "ta gueule" bien français qu'elle n'entendra que si elle fait attention à ce qui se passe autour d'elle. Ce qui ne semble pas être le cas.
20h49, le réceptionniste me confirme que l'espace lounge n'existe que dans le ninehours de Kyoto. Une seule option s'offre maintenant à moi : ne rien faire.
20h51, de retour dans ma capsule, j'écoute la mer. Ma voisine est allée voir ailleurs si j'y étais.
Je suis dans la cabine d'un bateau, la mer est électronique et j'ai mis mon réveil à 6h.
21h20, seules dix capsules sont occupées.
Quelqu'un tousse. Un téléphone vibre.
22h20, je suis réveillée sans raison.
Bruits de pas, clefs qui tombent, faux mouvements, un simple store me sépare du couloir. Certaines nouvelles venues semblent chercher à démanteler la ruche. Prendre un avion en début de matinée dans un autre terminal rend mon sommeil léger. 
23h12, nouvelle arrivée douloureuse, nouveau réveil. 
4h50, premier départ.
5h00, la vie commence à reprendre. J'écoute la mer, je n'ai pas envie de partir. J'éternue, deux fois — secrète dédicace à ma voisine que, malgré mes appréhensions, je n'ai plus entendue depuis quelques heures.
5h50, en quittant ma capsule, je constate que seules trois alvéoles sont restées inoccupées. J'ai semble-t-il dormi plus profondément que je ne le pensais. La ruche se réveille et la salle de bain grouille.
5h59, après avoir rendu ma tenue de bagnard, je réintègre le terminal. J'envisage presque sereine les 17 heures de trajet à venir.
Police de la coquille, merci de me contacter en cas de besoin !